En Haute-Corrèze, un projet hydro-électrique fait gronder une vallée qui pourrait être noyée

A quelques encablures du barrage de l’Aigle, au-dessus des Gorges de la Dordogne, EDF étudie un site pour l’implantation d’un projet hydroélectrique de grande ampleur : une STEP (station de transfert d’énergie par pompage). Mais des voix s’élèvent déjà contre un tel ouvrage qui noierait la vallée sauvage du ruisseau de L’Héritier. Éclairage.

C’est un petit tuyau rouge qui dépasse d’un bloc de béton enterré dans le sol. Si l’on traçait notre chemin sans le savoir, sur ce sentier balisé de « L’Itinérêve la Dordogne de villages en barrages » on ne le remarquerait probablement pas et on continuerait simplement notre route, dans cette jolie vallée encaissée qui plonge tout droit dans les Gorges de la Haute-Dordogne, à quelques centaines de mètres. Et pourtant, ce tuyau rouge indique la présence d’un sondage installé par EDF qui cristallise toutes les inquiétudes, ici, dans la vallée de l’Héritier, située au sud de la commune de Neuvic-d’Ussel en Haute-Corrèze.

Un petit tuyau rouge anodin qui laisse pourtant craindre le pire aux riverains © Brice Milbergue

Voilà près d’un an qu’une poignée d’habitants résidant juste au-dessus, dans les hameaux du Vent-Bas, du Vent-Haut, du Braud et du Marseix ont créé le collectif L’Héritier pour héritage. Car voilà plus d’un an qu’ils ont découvert, un peu « par hasard » qu’un projet impensable pour eux était en cours d’étude juste sous leurs yeux : la construction d’une « STEP » (Station de Transfert d’Énergie par Pompage), un ouvrage colossal qui impliquerait de noyer en grande partie la vallée de l’Héritier.


Une STEP, quésaco ?

Les « STEP » ne sont pas une nouveauté puisque leur utilisation remonte à 1890 ! C’est tout simplement une installation hydroélectrique conçue pour stocker de l’électricité afin de la réutiliser plus tard. Le principe de fonctionnement est simple :

  • Deux réservoirs d’eau sont installés à des altitudes différentes.
  • Lorsque l’électricité est abondante sur le réseau — par exemple la nuit ou lors de fortes productions éoliennes ou solaires — des pompes utilisent cette énergie pour remonter l’eau du bassin inférieur vers un bassin supérieur. L’eau y reste stockée sous forme d’énergie potentielle.
  • Quand la demande d’électricité augmente, on laisse alors l’eau redescendre vers le bassin inférieur en passant dans des turbines, ce qui produit de l’électricité comme dans une centrale hydroélectrique classique.

Le système fonctionne donc comme une batterie à grande échelle, capable d’absorber des surplus d’électricité puis de les restituer au moment où le réseau en a le plus besoin.

« Le développement massif des énergies renouvelables non pilotables (éolien et solaire) conduit à des besoins accrus de flexibilité et de stockage. L’enjeu pour EDF est de stocker l’énergie en période creuse pour la restituer plus tard en cas de demande élevée d’électricité. À ce titre, les STEP représentent aujourd’hui plus de 90% des capacités mondiales de stockage de l’électricité » explique EDF sur son site.

Le rendement entre l’énergie nécessaire à remonter l’eau et celle produite par turbinage est seulement de l’ordre de 75-80%, mais le principal avantage des STEP c’est leur réactivité car il ne faut qu’une dizaine de minutes pour les mettre en action. Les STEP représentent 18% de la puissance hydroélectrique en France aujourd’hui (6 STEP – 5187 MW – 7e rang mondial) et le barrage de Grand’Maison (Isère), le plus grand ouvrage hydroélectrique de l’Hexagone, est d’ailleurs une STEP d’une puissance de 1800 MW…


Vers un barrage de plusieurs dizaines de mètres de haut ?

Parlons localement maintenant. Si une « STEP » voyait effectivement le jour sur le terrain étudié, la vallée de L’Héritier pourrait être le bassin supérieur et la Dordogne, retenue par le barrage de L’Aigle juste en contrebas, en serait le bassin inférieur. Selon l’association(*), voici quelques éléments avancés : « Le chantier titanesque pourrait consister à ériger une digue d’environ 90 mètres de haut pour créer un bassin ennoyant près de 5 kilomètres de réseau hydrographique, 13.5 hectares de zones humides et 3.5 hectares de terres agricoles et près de 60 hectares de forêts. »

La vallée de l’Héritier au premier plan, et les gorges de la Dordogne en arrière-plan © « L’Héritier pour héritage »

Un barrage de 90 mètres de haut, c’est 30 mètres de moins que celui de Bort-les-Orgues. Mais tous les chiffres avancés ici n’ont pas été confirmés par EDF qui, sans réfuter qu’un tel projet puisse être envisagé, n’a pas souhaité répondre à nos nombreuses sollicitations ces dernières semaines, expliquant qu’ « il est prématuré d’en parler car il s’agit d’un projet au long terme loin d’être confirmé ».

Où en est-on concrètement ?

Sur le terrain, les sondages pour étudier la cartographie du sol ont été réalisés, et jusqu’à récemment, selon l’association, une étude « quatre saisons » menée par EDF était en cours pour inventorier les espèces animales et végétales présentes dans la zone. Il faut préciser que la vallée en question n’est pas un site quelconque et qu’elle est concernée par plusieurs classements, et pas des moindres : Réserve mondiale de Biosphère Unesco du Bassin de la Dordogne, Zone de Protection Spéciale « des Gorges de la Dordogne », Site d’Importance Communautaire « Vallée de la Dordogne sur l’ensemble de son cours et affluents », Hot-spot de biodiversité selon le programme régional de Nouvelle-Aquitaine…

Selon l’association, la vallée de L’Héritier est propice à abriter « des rapaces diurnes tels que le circaète Jean-Leblanc, l’aigle botté, le milan noir ou le milan royal. Ces boisements de feuillus anciens sont particulièrement propices à d’autres espèces patrimoniales telles que le pic noir, la rosalie des alpes ou les espèces de chiroptères forestières ».

A noter : l’un des points de différence essentiel entre un barrage « classique » et une STEP c’est que, en raison de l’utilisation très réactive de la seconde, le marnage (la variation du niveau d’eau) varie de manière importante et très régulièrement et la retenue ne devient donc pas à un plan d’eau avec un écosystème associé mais plutôt une grande « bassine »…

Au niveau national à présent, parce que c’est finalement là que tout se joue. En février, le Gouvernement a présenté sa nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3) et l’hydroélectricité y est présentée comme un élément stratégique pour l’équilibre du système électrique. Le document prévoit, d’ici la prochaine décennie, une augmentation d’environ 2,8 GW des capacités hydroélectriques en France dont environ 1,7 GW grâce au développement de nouvelles STEP ou à l’extension d’installations existantes. L’objectif affiché par EDF Hydro est double : moderniser et optimiser les barrages actuels tout en renforçant les capacités de stockage d’électricité, devenues cruciales avec la montée en puissance des énergies renouvelables « non-pilotables » comme l’éolien et le solaire.

« Le vote de la PPE 3 n’est pas synonyme d’accélération tous azimuts de l’ensemble des projets et la loi modifiant le régime des concessions n’est pas encore adopté, le temps suit son cours », nous a répondu EDF. Votée par l’Assemblée le 5 février dernier, la loi dont parle EDF est en cours d’examen par le Sénat. Elle fait suite à un « conflit » entre la France et la Commission européenne qui reproche à l’État de ne pas mettre en concurrence les concessions des grands barrages exploités principalement par EDF.

Ce que demande l’association

Après des mois de « faux semblants », une réunion publique a eu lieu entre les habitants et EDF en octobre dernier.

« Nous regrettons que le porteur de projet ne s’efforce pas d’équiper et d’optimiser les barrages existants et leurs retenues au lieu d’étudier la création de nouveaux ouvrages. Alors que le projet sur la vallée de l’Héritier est en cours d’étude, la première étape de la séquence « Éviter, Réduire, Compenser » ¹ est oubliée. Certes la réalisation d’un projet de STEP sur des barrages déjà existants pourraient induire une complexité technique supplémentaire, mais n’est-il pas urgent de sauver nos derniers espaces naturels ? », interroge l’association.

« Éviter, réduire, compenser »

« La séquence éviter, réduire et compenser les impacts sur l’environnement dépasse la seule prise en compte de la biodiversité, pour englober l’ensemble des thématiques de l’environnement (air, bruit, eau, sol, santé des populations…). Elle s’applique, de manière proportionnée aux enjeux, à tous types de plans, programmes et projets dans le cadre des procédures administratives d’autorisation (étude d’impacts ou étude d’incidences thématiques, Natura 2000, espèces protégées…).

Sa mise en œuvre contribue également à répondre aux engagements communautaires et internationaux de la France en matière de préservation des milieux naturels.
Dans la conception et la mise en œuvre de leurs plans, programmes ou projets, il est de la responsabilité des maîtres d’ouvrage de définir les mesures adaptées pour éviter, réduire et, lorsque c’est nécessaire et possible, compenser leurs impacts négatifs significatifs sur l’environnement.« 

Source : ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/eviter-reduire-compenser-impacts-lenvironnement

Philippe Werlen président de l’association, ajoute : « On veut qu’EDF étudie clairement les faisabilités techniques. Il y a un impact social important. » Dans une lettre, l’association poursuit : « Pour certains habitants, cette vallée est leur lieu de naissance. Pour d’autres, cette vallée a été un point de chute plus récent lié à la construction d’un projet de vie. Quelle que soit notre histoire, ce qui nous relie est notre attachement à cette vallée, à son cadre de vie, sa tranquillité, sa naturalité. » Un habitant confie : « Jamais on ne se serait installés ici si on avait entendu parler d’un tel projet. »

Si certains pourront facilement reprocher à ces riverains de souffrir du syndrome « NIMBY » (« pas dans mon jardin »), il faut reconnaitre que faire quelques pas dans cette vallée encore préservée et l’imaginer sous les eaux suscite des questionnements sur l’intérêt général d’un tel projet. « C’est l’un des derniers ruisseaux vraiment préservés du territoire, et l’un des rares qui n’est jamais à sec, même en période de canicule » nous confie un local. Plus qu’une simple vallée, c’est bien un écosystème complet et emblématique du territoire qui entoure l’Héritier.

L’Héritier, l’un des derniers ruisseaux vraiment préservés du territoire © « L’Héritier pour héritage »
Redenat, la STEP qui valait 3 milliards…

La STEP, ce n’est pas un terme nouveau en Corrèze. Un projet avait fait grand bruit, dans la Xaintrie dans les années 1970, au lieu-dit Redenat sur la commune d’Auriac. À cette époque, EDF étudie plusieurs sites en France pour construire des STEP (un peu comme aujourd’hui) destinées à stabiliser le réseau électrique, notamment pour accompagner la montée en puissance du programme nucléaire. Le site de Redenat à Auriac est alors considéré comme particulièrement favorable : la retenue du barrage du Chastang, sur la Dordogne, peut en effet servir de bassin inférieur, tandis qu’un réservoir supérieur pourrait être aménagé sur le plateau voisin, environ 300 mètres plus haut.

Montant prévisionnel de l’investissement : 3 Milliards de francs de 1980, soit 1.5 Milliards d’euros de 2025 selon le convertisseur de pouvoir d’achat de l’INSEE ! Au début des années 1980, le projet est suffisamment avancé pour que les premiers travaux soient engagés, notamment le creusement de galeries souterraines destinées à accéder à la future centrale hydroélectrique. Mais en 1982, alors que le chantier vient tout juste de commencer, il est brutalement « différé », en raison de contraintes budgétaires et de l’évolution des priorités énergétiques.

Les galeries qui avaient été noyées ont été asséchées en 2008 et le projet, estimé aujourd’hui autour d’un milliard d’euros, réapparaît régulièrement dans les discussions sur l’avenir de l’hydroélectricité et du stockage d’électricité en France. L’installation pourrait atteindre plus d’un gigawatt de puissance, ce qui en ferait l’une des plus grandes STEP du pays.


Rédenat, Neuvic … Les STEP semblent donc revenir régulièrement dans le débat corrézien. Portées par la nécessité de stocker l’électricité dans un système de plus en plus alimenté par des énergies renouvelables variables, elles s’inscrivent dans une stratégie nationale qui dépasse largement les vallées où elles pourraient voir le jour. Mais sur le terrain, ces projets se heurtent à d’autres réalités : des paysages, des écosystèmes, des habitants et des modes de vie qui pourraient être profondément transformés…

Jérémy Truant
Jérémy Truant
Journaliste Actus Limousin

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