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samedi 24 janvier 2026

Entre tradition et modernité, les lissières de la manufacture Robert Four à Aubusson tissent leur avenir avec excellence

A la manufacture Robert Four, le silence nous saisit en pénétrant dans l’atelier des lissières au bord de la Creuse. Seul le bruit du peigne qui tasse les fils de la passée rompt la quiétude. Dans la dernière manufacture de tapisserie d’Aubusson, on perpétue les savoir-faire qui ont fait la renommée de la ville mais on se renouvelle aussi avec des œuvres très contemporaines à l’image de cette immense tapisserie hommage à George Sand qui tombera du métier dans les mois à venir après deux années d’un travail aussi minutieux que créatif.

Le savoir-faire des lissiers a fait la renommée d’Aubusson. Depuis 1952, la manufacture Robert Four, la dernière manufacture en activité à Aubusson, perpétue cette activité vieille de 600 ans grâce à la jeune génération. « Les plus anciennes lissières ont 15 à 18 ans d’expérience et les plus jeunes, âgées de 30 ans, ont 4 à 5 ans d’expérience » remarque Marie-Catherine Chassain, la directrice de l’atelier, « ce métier attire toujours. » Et fort heureusement car la manufacture est l’une des dernières gardiennes de savoir-faire d’exception pour fabriquer des tapis selon trois techniques : le tapis ras, le tapis tufté ou le tapis de Savonnerie.

Un tapis tissé au point ras sur un métier de basse lisse / Un tapis tufté tissé à l’aide d’un pistolet à air comprimé qui insère et coupe le fil dans une trame verticale © Brice Milbergue

« Nous sommes les derniers à faire du tapis de Savonnerie sur métier haute lisse, la manufacture des Gobelins n’en fait plus » signale Marie-Catherine. La technique des tapisseries et tapis tissés main au point ras sur un métier de basse lisse remonte à près de 600 ans. Le tufté main est quant lui basé sur le point piqué sur canevas, sa fabrication se fait aujourd’hui à l’aide d’un pistolet à air comprimé. Le tapis de Savonnerie quant à lui permet d’avoir un velours extrêmement serré, il est tissé sur un métier vertical et les points sont noués à la main. Une technique qui garantit un texture très moelleuse, mais qui est aussi chronophage qu’onéreuse et que seuls peuvent aujourd’hui s’offrir les clients les plus fortunés.

Tissé rang par rang sur un métiers de haute lisse, le tapis de Savonnerie offre un moelleux incomparable mais cette technique est la plus chronophage de toute… © Brice Milbergue

Tout en perpétuant ses savoir-faire, la manufacture Robert Four est aussi restée attentive aux innovations et aux tendances. Suite au rachat de l’atelier Néolice de Felletin en 2022, le tissage mécanique permet aussi d’offrir un délai plus rapide. Le carton est paramétré à partir d’un dessin numérique et donne un effet identique au point plat d’Aubusson. Enfin, le canevas étant une activité tendance, la manufacture propose un catalogue de tapisseries à l’aiguille à réaliser avec des laines teintées sur place. Les canevas sont réalisés sur ordinateur à l’atelier dessin d’après ses plus beaux cartons.

L’art de faire un carton

Au studio dessin, Manon est en charge des cartons. Après avoir été lissière, elle est cartonnière, sa formation initiale d’infographiste étant un plus. Une photo a été prise de la peinture à tisser et agrandie à l’échelle un de la tapisserie. Sur un calque, elle indique avec des traits la forme et la surface de chaque zone que le lissier tissera avec la couleur qui est notée. La recherche de couleurs est minutieuse, et se fait brin par brin. « Chaque tapisserie a son chapelet, de petits écheveaux noués entre eux, puis j’établis la fiche de mise en laine pour les lissières et je scanne le calque. »

Manon délimite chaque zone de couleur et signale les dégradés par les lignes brisées / Elle choisit ensuite la couleur (ou mélange de couleurs) de chaque zone pour confectionner le chapelet qu’utiliseront les lissières © Brice Milbergue

Le carton numéroté est glissé sous les fils de chaîne en coton qui ont été préparés par un autre artisan. Il guide la lissière durant le tissage. Après la tombée de métier, les tapisseries passeront dans les mains expertes des trois couturières chargées des finitions. Elles font la couture des relais, les trous entre deux couleurs, les ourlets et fixent la baguette pour l’accrocher.

Faussaire des couleurs

Mais ce n’est pas le tout d’avoir un beau carton car rien ne serait possible sans le travail du teinturier. La manufacture Robert Four est la seule à Aubusson à disposer de sa propre teinturerie. « Je suis le faussaire de la couleur » nous lance Stéphane, qui a hérité du savoir de son prédécesseur Thierry Roger, « j’ai un échantillon de référence que je reproduis pour chaque couleur dans un nuancier de 1000 couleurs, le trésor de l’entreprise.» Chaque couleur a son numéro qu’il connaît par coeur. « Le 312, un jaune, est celle que je fais le plus, avant c’était le 434, le fameux bleu d’Aubusson pour le style ancien ».

Le nuancier de la Manufacture comporte un millier de couleurs, toutes identifiées par un numéro, et obtenues en grande majorité avec du bleu, du rouge et du jaune © Brice Milbergue

« Les écheveaux de laine sont écrus, j’ajoute par petites doses des pigments de jaune, bleu ou rouge ce qui permet de faire 90 % des couleurs. » Le savoir-faire du teinturier est rare et précieux : il doit sait « à l’oeil » quelle couleur ajouter à son bain pour obtenir la nuance souhaitée.

Une fois le premier bain réalisé, le teinturier doit savoir quelle couleur ajouter pour obtenir la teinte souhaitée, un savoir-faire rare et précieux

En plus de la laine, il teinte la soie, le mohair, le coton, le lin… des matières qui ont chacune leurs spécificités. Environ deux tonnes de fils teintés sortent de ses cuves chaque année.

Assurer la relève

« Si l’effectif est 100 % féminin aujourd’hui, de très bons lissiers ont travaillé à la manufacture comme Alain Chanard, un « faiseur de chairs » qui était très doué pour rendre les portraits très réalistes. » Le faiseur de chair recrée l’apparence de la chair avec une impression de volume en composant avec de subtils dégradés de couleurs. « C’est une spécialité, nos lissières ont suivi un stage avec lui au GRETA pour apprendre la lumière, les ombres et les expressions » précise-t-elle. Mélanie, lissière depuis 18 ans, reproduit justement « Le printemps » de Botticelli qui comprend plusieurs personnages. « C’est l’exemple même du travail d’interprétation avec les ombres, la lumière et les expressions, comme les têtes sont petites, il faut souvent vérifier dessous avec un miroir et ça m’arrive de faire et de défaire. C’est beau de voir quelque chose qui s’anime, de travailler la matière. »

Mélanie tisse une reproduction du « Printemps » de Botticelli, un travail extrêmement technique en raison des nombreux personnages qui composent le tableau © Brice Milbergue

Christelle, quant à elle, travaille sur son métier à tisser depuis 17 ans. Elle a appris sur le tas. « J’étais secrétaire et j’ai quitté la région parisienne pour suivre mon conjoint creusois » raconte-t-elle, « j’ai découvert ce métier en arrivant ici, j’ai essayé et ça m’a plu. C’est diversifié et il faut être très patiente, créative, et aimer l’art. Travailler de mes mains me manquait. J’ai aussi gagné en qualité de vie. » Elle reprend son travail, flûte en main pour passer les fils dans les chaînes en suivant le carton numéroté figurant un lys. Elle le terminera dans trois ou quatre semaines. A ses côtés, Molly, une jeune lissière anglaise, est entourée de fils aux couleurs chaudes et commence une reproduction du coq « Fier Azur » créé par Michèle Ray.

Molly, jeune lissière anglaise, travaille avec les couleurs chaudes du « Fier Azur » de Michèle Ray © Brice Milbergue

Pour perpétuer le savoir-faire et permettre à de nouvelles recrues d’apprendre le métier de lissière, un CAP « Art du tapis et de la tapisserie de lisse » a été créé en 2007 par la manufacture et un Brevet des Métiers d’Art (BMA) « Arts et techniques du tapis et de la tapisserie de lisse », une formation diplômante en 2 ans, est proposé par le GRETA depuis 2016.

George Sand en XXL

Une tapisserie sur George Sand, pour les 150 ans de sa disparition, mobilise actuellement trois lissières. Pour cette commande de la Cité internationale de la tapisserie, la tombée de métier est prévue en mars ou avril et son dévoilement aura lieu le 8 juin. Ses dimensions sont impressionnantes : 23,50 m de longueur et 2,15 m de hauteur ! Cette fresque est signée de l’artiste Françoise Pétrowich, le carton a été réalisé par Véronique Mangeret et les teintures créées par Nadia Petkovic, teinturière installée à Aubusson. Elle a utilisé des techniques innovantes pour créer de subtils effets de lavis.

Le dernier fragment de la tenture « XXL » consacrée à George Sand à l’occasion des 150 ans de sa disparition, une oeuvre réalisée par l’artiste Françoise Pétrowich © Brice Milbergue

Le carton n’est pas numéroté donc les codes couleurs non indiqués, ce qui laisse part à la création. « Nous avons fait un gros travail sur les couleurs avec 690 couleurs de base pour nos chapelets et plus de mille au final à cause de l’interprétation » précise-t-elle, « ce projet artistique nous donne une grande liberté. Quand on est lissière, on est aussi coloriste et interprète et ça prend tout son sens, sans carton numéroté. C’est un gros défi car il n’y a qu’une seule pièce pour cette fresque. »

Le carton de cette oeuvre « XXL » n’est pas numéroté ! Les lissières ont donc une grande liberté quand au choix des couleurs et des dégradés. Elles auront utilisé au final plus de 1000 couleurs ! © Brice Milbergue

Accrochée sur une structure autoportante originale, les visiteurs pourront tourner autour de l’œuvre et découvriront le revers, d’ordinaire invisible. « C’est un travail de création au niveau des couleurs et des formes pour donner de la brillance à l’eau et avoir des dégradés sublimes » signale-t-elle. Responsable de l’atelier tissage et du projet, Sarah n’est pas pressée de finir l’oeuvre commencée en avril 2024. « Il reste 2,20 m à faire avec un objectif de 25 cm par semaine » révèle-t-elle, « c’est toujours dur de terminer de grands projets. On la connaît, on a envie de la voir mais après, elle ne sera plus à nous. On ne pourra plus la toucher alors qu’on la tripote tous les jours. »

Après 2 ans de travail, il reste environ 2.20 m à tisser sur les 23,50 m de la tenture / La tenture est d’un seul tenant et la partie déjà réalisée est enroulée sous le métier qui a été rehaussé pour l’occasion © Brice Milbergue

Après l’incroyable « Le banquet du Sans-visage », une tenture magnifique inspirée de l’oeuvre d’Hayao Miyazaki et tissé en 2023, nul doute que les lissières de la manufacture Robert Four vont encore impressionner le public de la Cité internationale de la tapisserie avec cette réalisation hors norme. Leur talent, leur patience et les savoir-faire uniques qui se perpétuent à Aubusson sont assurément l’un des plus beaux trésors de l’artisanat français !

Inspirée de l’oeuvre d’Hayao Miyazaki, « Le Banquet du Sans Visage » a impressionné les visiteurs de la Cité Internationale, toutes générations confondues © Brice Milbergue

Pour plus d’informations sur la manufacture Robert Four, rendez-vous sur le site aubusson-robertfour.com

Manufacture labellisée « Entreprise du Patrimoine Vivant » cherche repreneur…

Malgré l’excellence de ce savoir-faire, la manufacture qui emploie 54 salariés (75 en 2023) est en redressement judiciaire depuis 6 mois avec une période d’observation prolongée jusqu’en juillet. « C’est un échec commercial dû à la conjoncture avec une baisse des commandes en 2023, conséquence des guerres en Ukraine et au Proche-Orient, de l’inflation de l’énergie et des incertitudes économiques en France » constate Pierre-Olivier Four, fils du fondateur. « Nos clients sont des seniors, la conjoncture est anxiogène, ils ont préféré épargner. J’espère que la géopolitique va s’améliorer dans deux ans. »

Un plan de réduction des coûts avait été mis en place dès 2023. « On est passé d’une structure qui faisait 8 millions de chiffres d’affaires en 2023 à 4,3 millions en 2025 » annonce-t-il, « depuis, les commandes sont de 4 millions par an. Il faut tenir compte du décalage entre la commande et la facturation car la fabrication est longue. » Elle a toutefois retrouvé de la trésorerie et limité ses pertes à moins de 100 000 € en 2025. « En trois ans, on avait perdu 600 000 €, on va vers un retour à la rentabilité progressivement avec une année 2026 que j’espère bénéficiaire » escompte-t-il, « on souhaite un plan de continuation du Tribunal de commerce en juillet. »

A 67 ans, Pierre-Olivier Four qui a pris sa retraite, recherche donc un repreneur pour la manufacture labellisée « EPV » depuis 2006.

Texte : Corinne Mérigaud / Photographies : Brice Milbergue

Corinne Mérigaud
Corinne Mérigaud
Journaliste Actus Limousin

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