Durant 33 ans (1925-1958), le « Cirque-Théâtre municipal » attira les Limougeauds par milliers. On pouvait bien sûr y voir des clowns, des contorsionnistes et des animaux exotiques mais aussi des opérettes, des représentations théâtrales et des vedettes de la chanson comme Edith Piaf. Remontons le fil du temps pour découvrir ce magnifique bâtiment aujourd’hui disparu.
Sur l’emplacement de l’actuel Opéra de Limoges, se dressait le Cirque-Théâtre municipal, un bâtiment rasé en 1958. Son histoire remonte à 1903 lorsque la Ville a organisé un concours d’architectes pour bâtir un cirque-théâtre square de la Poste (actuelle Place Stalingrad) à deux pas de la Place de la République. Ce projet occupera pas moins de trois municipalités, celle de Emile Labussière, de François Chénieux et enfin de Léon Betoulle.
Un cirque en planches avait été monté au centre de la Place de la République en 1907, une construction qu’on démontait et remontait à Limoges au gré des représentations. Dans leur livre « Cirques en bois, cirques en pierre de France » (éditions Arts des 2 Mondes), Dominique Denis et Charles Degeldère racontent : « Le 27 septembre 1909, la cabine de projection prit feu et le cirque fut totalement détruit. L’année suivante, à l’occasion des fêtes de la Saint-Loup, Alice Plège fit élever une nouvelle construction en bois… démonté en novembre 1913. »

Il devenait urgent de se doter d’un cirque en pierre et le projet de l’architecte Émile Robert fut retenu en 1911. Les travaux commencèrent en 1911 mais seront ralentis par la guerre de 14-18. Durant la « Grande Guerre », le bâtiment va héberger notamment des réfugiés belges en 1915. Il faudra finalement attendre 14 ans pour qu’il soit inauguré, le 16 octobre 1925.

Un amphithéâtre de 1 860 places assises
Ce cirque-théâtre en pierre était l’ancêtre de nos salles polyvalentes et permettait plusieurs configurations : salle de concert, salle de bal ou conférences. En 1928, la salle est aménagée pour pouvoir y proposer des représentations théâtrales avec l’installation d’un vélum. La salle de spectacles se présentait sous la forme d’un amphithéâtre de 1 860 places assises avec un vestibule d’honneur, et que jouxtaient des dépendances avec des écuries pour une cinquantaine de chevaux, les loges des artistes, la buvette, la billetterie et les sanitaires, le tout réparti sur trois corps de bâtiment.

Une ossature en métal
La façade principale, en pierre de taille, était ornée de décors sculptés, signe de l’importance de l’édifice dans la ville. Il ne subsiste qu’un seul des trois mascarons en pierre, un ornement représentant généralement une figure humaine, qui se trouvaient au-dessus des « œils-de-bœuf » de l’entrée. L’entrée avec son portique à trois baies s’ouvrait sur le hall des contrôles. A l’intérieur, les spectateurs pouvaient admirer des toiles marouflées peintes par l’ukrainien David Widhopff. Le premier concessionnaire du Cirque, Joseph Cazautets, l’avait sollicité en 1924 pour lui confier une commande de 400 m² afin d’orner l’intérieur de l’édifice. Il rendra hommage à la diversité des artistes que le lieu accueillera, cirque, danse, opérette, théâtre…

Imposant avec ses 1.128 m², l’édifice reposait sur une ossature et une charpente métallique. L’amphithéâtre en forme de polygone de 16 côtés mesurait 38 m de large avec une piste de 13 m de diamètre au centre. La coupole culminait à 18,75 m. Deux escaliers permettaient d’accéder aux places de seconde. Le bâtiment ne passait pas inaperçu d’autant plus avec ses façades comprenant de multiples décors exubérants qui masquaient l’ossature en métal.

Des spectacles tous les jours !
La vocation circassienne du lieu va vite s’imposer avec des numéros spectaculaires comme « la course à la mort à motocyclette » du trio Guerre en 1928, ou Miss Swan qui plongea dans une cuve d’eau en 1930. En juin 1933, on y applaudira deux singes trapézistes Djibo et Oyem et les « Flying Banward » qui s’envolaient sur leur tremplin élastique… Cependant, une place de plus en plus grande fut accordée aux spectacles lyriques, notamment l’opérette, comme en atteste les programmes entre 1925 et 1937. Et durant ces années fastes, des spectacles y étaient donnés tous les soirs à 20h30 et en après-midi les dimanches et jours de fêtes !

La salle accueillera également des événements sportifs comme des matches de boxe dans les années 1930 puis de catch ou encore des réunions syndicales et des meeting avant que n’ouvre la Maison du Peuple en 1936. Des créations classiques comme Carmen y furent aussi jouées tout comme des œuvres de Marcel Pagnol et de Edmond Rostand. Des vedettes de la chanson s’y produisirent comme Edith Piaf en 1948.
La naissance d’Achille Zavatta
Le 28 avril 1934, Alphonse Zavatta fut engagé avec son épouse Julia pour son numéro de contorsion. En dernière minute, André Rancy, le concessionnaire d’alors, lui demanda de donner la réplique au clown Despard-Plège. Le succès fut immédiat, Alphonse Zavatta deviendra « Achille », le clown le plus populaire du pays. Autre grand nom de la famille circassienne, les Fratellini y viendront en 1943.

Et Louis Longequeue sonna la fin du cirque…
Après la seconde guerre, la multiplication des grands chapiteaux va changer la donne. « La gestion de ce cirque devint de plus en plus problématique notamment à cause de sa contenance trop faible pour être suffisamment rentable » relatent Charles Degeldère et Dominique Denis dans leur ouvrage. « Avec la prolifération des grands chapiteaux, dans cette période d’après la guerre, plus aucun directeur ne put monter de spectacles dignes de ce nom. L’argent n’entrant plus dans les caisses, les édiles ne virent qu’une solution : la démolition. »
Dans les années 1950, malgré des aménagements, la salle ne répondait plus aux besoins de la programmation orientée vers le lyrique.A la mort de Léon Betoulle, Louis Longequeue est élu maire et fait tomber le couperet en 1958 en décidant de démolir ce remarquable édifice, 26 ans seulement après son ouverture, car la municipalité voulait engager une politique de rénovation urbaine et architecturale en dotant la ville d’un équipement culturel moderne, adapté aux besoins de la population, pour y accueillir plusieurs milliers de spectateurs. Il faut dire que la ville enregistrait, dans cette décennie, l’arrivée d’une nouvelle population majoritairement ouvrière.

Le choix de cette démolition pourrait sembler insensée à notre époque où la préservation du patrimoine est une préoccupation majeure. Mais ce n’était pas le cas à cette époque ! La dernière représentation sera donnée le 1er juin 1958. Le Grand Théâtre et le conservatoire de musique ouvriront en 1963, dessinés par l’architecte parisien Pierre Sonrel. Un bâtiment au style soviétique, très en vogue à l’époque, aux antipodes de son prédécesseur…
Vestiges et souvenirs…
Des fauteuils au Musée des illusions
Il subsiste quelques uns des fauteuils du cirque-théâtre au Musée des illusions à Beyren-lès-Sierck, en Moselle. Ils ont transité par l’ancien magasin de porcelaine, situé voilà 20 ans, à l’angle de l’avenue de Lattre-de-Tassigny et de la route de Toulouse. Dans un article daté du 28 février 1988, notre confrère Paul Colmar rappelait que les places en « premières étant garnies de fauteuils métalliques rembourrés et les secondes de simples bancs de chêne ».
« Dans les années 54-55, je me souviens avoir assisté à un spectacle de Holidays on Ice, raconte Paul Colmar, les engins qui servaient à fabriquer la glace étaient posés sur des camions rue Fitz James, c’est l’une des seules fois où je suis entré au cirque-théâtre. J’étais au poulailler avec mes parents, les places les moins cher. Les sièges en bois étaient très inconfortables, de vrais pinces-fesses. Voilà le souvenir d’un gamin de 8 ou 9 ans. »
Ces sièges en bois étaient en réalité recouverts de cuir et avaient même été restaurés en 1984-1985. Après la fermeture du magasin en 2007, ils avaient été entreposés à Boisseuil. Gilles Petermann, créateur du musée, a donc acquis un petit bout du patrimoine limougeaud visible dans cette vidéo.
Vitraux et tableaux
Il subsiste également plusieurs vitrines signées Francis Chigot à la salle des ventes de Maître Pastaud. Elles mettaient en valeur les produits de commerçants et créations d’artistes et artisans locaux.
Enfin, le musée des Beaux-Arts conserve cinq toiles et un panneau ornemental sur les vingt et un peints par David Widhopff. Ils ont été présentés au musée en 2025 lors de l’exposition « En piste !».
Sources : « Cirques en bois, cirques en pierre de France » de Charles Degeldère et Dominique Denis. BFM de Limoges. Archives municipales.

