A Limoges, les maîtres-verriers de « L’Atelier du Vitrail » perpétuent l’art subtil de jouer avec la lumière et les couleurs

A Limoges, l’art du vitrail est associé à l’œuvre de Francis Chigot, le maître verrier qui, pendant près de 50 ans, donna un nouvel élan cet art ancestral. Depuis 1960, ces disciples se sont regroupés au sein de la coopérative « L’Atelier du Vitrail » pour perpétuer ce savoir-faire presque perdu…

En 1907, le maitre-verrier Francis Chigot limougeaud créa son atelier, travaillant inlassablement sur la création et la restauration de vitraux pour les Monuments Historiques, jusqu’à son décès en mai 1960. Quelques mois plus tard, ses ouvriers reprendront le flambeau et fonderont « L’Atelier du Vitrail », sous la forme d’une coopérative, pour poursuivre son œuvre et transmettre un savoir-faire exceptionnel. Aujourd’hui encore, « L’Atelier du Vitrail » incarne l’excellence dans le respect de la tradition avec la capacité de s’adapter aux nouveaux enjeux. Ses dirigeants, Sandrine Coulaud et Didier Bayle, s’attachent à perpétuer ces gestes ancestraux tout en innovant, fidèles à l’esprit de leur illustre prédécesseur.

Niché dans la zone d’activités de Romanet, l’atelier n’a quasiment pas changé depuis sa construction hormis la transformation de l’appartement, à l’étage, où logeaient des verriers le temps de leurs résidences de création. « Le bâtiment est très ergonomique et adapté à chaque phase de création d’un vitrail reconnaît Sandrine Coulaud, dans ces années là, il y avait beaucoup plus d’activité artistique et de créations. La conception du tracé se fait à l’étage et les autres étapes en bas de ce bâtiment haut de plus de 10 m, baigné de lumière grâce à une grande vitre ajoutée par la suite. »

Tout commence ici, au premier étage, dans le studio de conception qui donne directement sur la salle de montage située au rez-de-chaussée © Brice Milbergue

Moins de dix ateliers équivalents en France

Aujourd’hui, l’activité de l’atelier se concentre sur la restauration de vitraux, en particulier ceux de Francis Chigot. « C’est notre coeur de métier et l’essentiel du chiffre d’affaires assure la directrice, nos clients sont l’État, les communes, des propriétaires individuels ou collectifs et les particuliers qui nous commandent un vitrail de taille modeste.  En France, il y a moins de dix ateliers comme le nôtre avec du personnel qualifié, habilité et travaillant dans un atelier labellisé. » Depuis quinze ans, l’atelier détient le label Entreprise du Patrimoine Vivant.

La restauration des vitraux créé par Francis Chigot, ici « la musique » pour le Petit Casino de Vichy, représente une part importante de l’activité de l’atelier © Brice Milbergue

Chaque année, les Journées du Patrimoine permettent de faire découvrir l’expertise de ces spécialistes et d’engranger des commandes. « Souvent, le public pense qu’on ne travaille que sur le patrimoine comme les églises y compris des designers remarque-t-elle, cette idée est bien ancrée, cela sert et dessert à la fois car c’est rassurant pour les architectes du patrimoine. »

En restauration, les retouches de peinture se font obligatoirement à froid avec des peintures neutres et réversibles © Brice Milbergue

Le showroom met en lumière l’étendue des possibilités qu’autorise le travail du verre et les techniques grâce à des réalisations traditionnelles ou contemporaines. « Le verre qu’on utilise provient de la Verrerie de Saint-Just, il est soufflé à la bouche, précise-t-elle, on voit à travers des imperfections, de petites bulles et des stries. Ce verre est adapté à la restauration de vitraux, il est très différent des verres industriels. On le refait cuire, on l’étale et on forme ensuite de plaques de verre pas uniformes mais parfaites pour ce qu’on veut en faire. »

Les maitres-verriers limougeauds excellent aussi dans des créations bien plus contemporaines comme celles exposées dans le showroom © Atelier du Vitrail

« Entreprise du Patrimoine Vivant, un label gage d’excellence

Labellisée EPV, la dirigeante commence déjà à préparer son dossier de renouvellement pour 2027. « C’est une sécurité et un gage sérieux de qualité pour les maîtres d’ouvrage et les maîtres d’oeuvre affirme-t-elle, c’est aussi une clé pour l’export où ce label d’État est perçu comme gage d’excellence. Et cela rassure les futurs clients. » Ce label a été décerné suite à la restauration des vitraux du XIIe de la cathédrale Saint-Pierre à Poitiers. L’Atelier du vitrail est également membre du « Groupement des Monuments Historiques » et, depuis 2025, des « Ateliers d’Art de France ».

Les chantiers de restauration s’enchaînent, cathédrale Saint-Front à Périgueux, édifices religieux à Vichy et petit casino, dans cette ville où Francis Chigot a posé de nombreux vitraux tout comme en Auvergne, en Charente et dans la Vienne. Récemment, des interventions ont eu lieu à La Roche l’abeille, Collonges-la-Rouge et Limoges dans la chapelle Saint-Aurélien, rue de la boucherie. « En mai, nous installerons sur une rambarde, Place des Bancs, des incrustations en verre peint et des dalles de verre pour célébrer les arts du feu ajoute Sandrine Coulaud, les lettres formeront un mot pour marquer l’esprit de cette place. »

Un travail méthodique et rigoureux

Chaque vitrail est le fruit d’un long processus manuel qui requiert patience, minutie et perfection. Tout débute par la conception d’une maquette à l’échelle 1/10ème avec les informations de coloration. Elle est ensuite dessinée à la main à la taille réelle et en tenant compte de la structure, c’est ce qu’on appelle le carton. S’en suivront le calibrage, le choix des verres colorés, la découpe du verre guidé par les calibres en carton, la décoration (gravure), la peinture sur verre, la cuisson dans des fours adaptés, puis la mise en plomb ou sertissage, le masticage et le nettoyage sans oublier le façonnage des armatures et protections des panneaux nécessaires à la pose.

Les maquettes 1/10ème permettent de prévoir les différentes pièces de verre et de définir leurs couleurs / Réalisé à la main à taille réelle, le « carton » servira de guide pour la fabrication du vitrail © Brice Milbergue

En amont d’un projet de restauration, il faut aller sur place, examiner l’état des vitraux, donner des conseils et faire une estimation. « Lorsque nous sommes mandatés, on va déposer les vitraux avec méthode, c’est un travail physique et en hauteur précise-t-elle, les vitraux sont amenés à l‘atelier, posés sur la table lumineuse, photographiés à l’arrivée puis à chaque étape car nous avons une obligation de traçabilité pour attester ce que nous avons fait et aussi pour le devoir de mémoire, pour montrer ce qui a été restauré, pour laisser une trace de nos interventions. » Toutes les opérations sont réalisées en interne y compris la fabrication des armatures en métal qui maintiendront les panneaux et les protections en cuivre, laiton ou inox (les raquettes) sur lesquelles on fixe un grillage.

De la dépose à la repose, en passant par la restauration complète et la fabrication des structures métalliques, toutes les opérations sont réalisées en interne © Atelier du Vitrail

Des perspectives au Japon

Quant à l’avenir, des projets sont prévus à l’export, un retour aux sources. Du temps de Francis Chigot et après lui, l’atelier recevait des commandes d’une clientèle internationale avant un recentrage sur le patrimoine et la France dans les années 1980. « Nous retravaillons à l’export depuis un an confie la directrice, un projet au Japon a été différé en raison de la situation géopolitique. Avec la CCI France International et la Région, six entreprises de Nouvelle-Aquitaine dont la nôtre vont préparer durant trois ans une étude de marché et la présentation d’un produit ciblé pour ce pays. L’idée est d’y aller en 2027 pour rencontrer des prospects. »

Les projets de développement ne manquent pas pour porter loin le savoir-faire des 9 sociétaires « On voudrait sortir du traditionnel et atteindre le cœur des designers, trouver de nouvelles voies, nous réinventer avec de nouveaux projets, employer de nouveaux matériaux et transmettre le relais de cet atelier qui a une double histoire, un challenge mais aussi un poids. » Pour Eric, la retraite sonnera en décembre après plus de 41 ans de carrière à l’Atelier du Vitrail. « Je suis entré le 2 septembre 1985, j’étais peintre en bâtiment. Je devais rester un an et ça m’a plu. J’ai donc tout appris sur le tas et j’ai vu du pays Perpignan, Toulouse, Toulon, la Bretagne, la Corse… Il faut être soigneux, courageux et aussi solidaire car c’est une coopérative. »

Près de 120 ans après que Francis Chigot en ai posé la première pierre, l’art du vitrail continue de se transmettre avec passion au sein de l’atelier.

Qui était Francis Chigot ?

Né en 1879 à Limoges, Francis Chigot a grandi dans un cercle familial qui a sans doute influencé sa vocation artistique car son père était peintre-décorateur. Il s’est formé à l’École nationale des arts décoratifs de Limoges dont il sort avec le 1er Grand prix en 1899 puis a poursuivi ses études à Paris. Après la mort de son père en 1903, il a repris l’entreprise et s’est spécialisé dans le vitrail. En 1907, il a fondé son atelier de peintre-verrier rue Montmailler, entouré de peintres sur verre et coupeurs-poseurs. Ce sera le début de 53 ans de carrière.

« Un monde de lumières » au Musée des Beaux Arts de Limoges a rendu hommage à l’œuvre de Francis Chigot © L. Lagarde – Ville de Limoges

Francis Chigot a réussi à moderniser cet art en s’inspirant de différents courants artistiques l’Art nouveau avec ses formes souples et inspirées de la nature, l’Art déco géométrique et structuré et l’architecture moderne. Il a utilisé le verre tel un peintre pour exploiter la lumière et créer des effets artistiques. Son atelier a produit une grande quantité de vitraux posés sur environ 500 édifices en France et à l’étranger, des églises, des cathédrales, des gares notamment celle de Limoges, des hôtels et des maisons essaimant jusqu’en Amérique du Nord et Afrique.

Corinne Mérigaud
Corinne Mérigaud
Journaliste Actus Limousin

Plus d'articles