Le mocassin « 180 » a 80 ans : les secrets de fabrication de la « star » de la manufacture J. M. Weston à Limoges

Inventé par le chausseur limougeaud en 1946, le célèbre mocassin « 180 » de J. M. Weston est toujours le modèle le plus vendu de la marque. Pour ses 80 ans, on vous emmène dans les coulisses de sa fabrication à la manufacture Weston de Limoges qui emploie 220 salariés.

Quel est LE point commun entre Jean Dujardin, Omar Sy, Romain Duris, Valérie Lemercier, Vincent Cassel, Gilles Lellouche, Victor Wembanyama et tous les présidents de la Vème République ? Ils ont tous craqué pour le fameux « Mocassin 180 » de chez J.M Weston. Facile à mettre, facile à enlever, inutile de se baisser pour les chausser, le modèle iconique du chausseur limougeaud coche a tous les atouts pour séduire une clientèle plus jeune qui préfère le confort des baskets à la rigidité des chaussures. La mode n’est souvent qu’un éternel recommencement : lorsque ce mocassin a été inventé en 1946, il succédait aux modèles dédiés aux sports et aux loisirs comme le golf, le tennis et la chasse.

Facile à mettre, facile à enlever, le fameux mocassin « 180 » de J.M Weston s’adapte aussi bien aux acteurs, qu’aux stars du sport ou aux présidents de la République ! © J.M Weston

Aujourd’hui le « 180 », modèle le plus vendu, représente 30 % du chiffre d‘affaires (53 M€ en 2025) et il est le fruit d’une fabrication 100 % artisanale entièrement réalisée à Limoges. Car les Weston sont bien produites dans la cité de la porcelaine et non pas à Weston aux Etats-Unis. Pourtant, son histoire prend bien racine de l’autre côté de l’Atlantique…

Le « cousu Goodyear » ramené à Limoges

En 1891, Édouard Blanchard avait ouvert à Limoges sa manufacture de chaussures pour hommes et femmes. Son fils Eugène le rejoint, puis partira aux États-Unis, à Weston dans l’état du Massachusetts, pour apprendre la technique du « cousu Goodyear » mise au point par Charles Goodyear Junior. Celle-ci permet de ressemeler plusieurs fois les chaussures, sans endommager la tige, grâce à une bande de cuir qui entoure la chaussure. Eugène va revenir à Limoges avec la machine qui permet de faire cette couture trépointe à petits points qui relie la trépointe à la semelle extérieure.

Le fameux cousu « Goodyear » ramené des États-Unis par Eugène Blanchard, fondateur de J.M Weston, qui permet de ressemeler plusieurs fois les chaussures © Nassir Moktari

Le chausseur va alors miser sur le haut-de-gamme en s’associant avec François Viard, un dandy parisien, et lancer sa marque « J. M. Weston ». En 1922, une première boutique ouvre à Paris, Boulevard de Courcelles, puis la deuxième, en 1932, sur les Champs-Élysées. Le nom fait référence aux élégantes chaussures hommes anglo-saxonnes très appréciées à cette époque. Quant aux initiales, elles conservent leur mystère. Pour Gaël Coeuret, directeur de l’usine de Limoges, « c’était du marketing, personne ne connaît la signification du J et du M, nous n’avons pas retrouvé de traces car les archives ont été brûlées. On retient qu’Eugène Blanchard a apporté la réparabilité et le savoir-faire de la ville de Weston. »

La première boutique « JM Weston », Boulevard de Courcelles à Paris a ouvert en 1922 © Weston

Il va produire des modèles de qualité, déclinés en plusieurs largeurs, avec un service réparation. La mode à l’époque est aux chaussures « derby » et les ventes du 180 ne décolleront que dans les années 60, sous l’influence des minets des Drugstore parisiens, ceux de la chanson « Les playboys » de Jacques Dutronc. Ils cassent son image bourgeoise en les portant avec un jeans ou un pantalon en toile et des chaussettes à losanges Burlington.

180 opération de prises en main

D’abord baptisé « Pantoufle 1800 », puis « 180 » ou « Mohican », c’est finalement le « 180 » qui restera. Pourquoi ce chiffre ? Tout simplement parce qu’il faut 180 opérations de prises en main pour fabriquer ce mocassin disponible en 5 largeurs par demie pointure du 2 au 17 soit 98 pointures. « Le mocassin revient à la mode constate Gaël Coeuret, on l’enfile et on l’enlève facilement, on ne l’échappe pas, il fait habillé sans trop l’être et c’est confort pour marcher toute la journée.  Ce modèle permet de recruter de nouveaux clients, surtout des jeunes. »

Le « 180 » est disponible en 98 pointures et même plus ! Ici, un moule pour la gamme enfant réalisé en collaboration avec la maison Bonpoint et celui en 56 pour le basketteur Victor Wembanyama !

Deux mois pour fabriquer une paire de chaussures !

Chaque jour, dans l’usine Weston de Limoges, sont fabriquées 220 paires dont 70 à 80 mocassins plus une cinquantaine de réparations. Le savoir-faire et la qualité transpirent à chaque étape, du choix des peaux jusqu‘au bichonnage. Les peaux sont d’origine française : « nous allons dans les tanneries pour sélectionner les peaux, c’est du veau entre 85 et 90 %, des bêtes qui n’ont pas été en prairie pour avoir de la qualité » précise le directeur. La machine de découpe numérique permet de débiter cinq paires de mocassins dans une même peau. Les morceaux qui restent serviront pour faire les renforts et contreforts. « Au final, il n’y a quasiment pas de déchets » remarque le directeur. Et les croupons qui font la semelle d’usure et la première de montage (sous la plante du pied) sont obtenus après un tannage végétal extra-lent de 10 mois à la tannerie Bastin & fils à Saint-Léonard de Noblat, acquise par J. M. Weston en 1981.

Une machine de découpe numérique débite 5 paires de mocassins dans une peau, et les morceaux qui restent servent à faire les renforts et les contreforts. © Nassir Moktari

A l’atelier piquage, soixante « petites mains » s’affairent ensuite pour enchaîner les opérations qui formeront la tige. « C’est très agréable de piquer différentes peausseries dont certaines sont exotiques comme le lézard ou le crocodile, plus épais mais plus durs à travailler ou des matières comme le velours explique Sylvie maître ouvrière, employée depuis 40 ans. On sort des modèles prestigieux comme les bottes de la Garde Républicaine. »

Opération de piquage de la fameuse bride en forme de « mouette » caractéristique du mocassion 180 © Nassir Moktari

Une salle des mariages dans une usine

Une fois préparées, les tiges seront stockées dans la « salle des mariages », sous atmosphère contrôlée avec température et humidité constantes, en attendant l’assemblage. « Les conditions météo influent sur la qualité des peaux et les conditions de stockage révèle Vincent Achard, expert Cuir, on est obligé d’humidifier tout le temps… comme notre peau. » Vient ensuite le montage avec encore un enchaînement d’opérations manuelles et mécaniques. Régis, un maître ouvrier qui sera retraité dans 3 mois, connaît le montage sur le bout des doigts. « Ce n’est pas le modèle le plus compliqué quand on maîtrise parfaitement la fabrication mais en France, personne n’est assez fou pour le faire comme nous le faisons. »

Couture « petits points » de la semelle © Nassir Moktari

« Sur le 180, la matière représente 45 % du prix de revient et c’est autant pour la main d’œuvre, la marge est réduite sur le modèle de base vendu 780 € » confesse le directeur. Pour le modèle en crocodile, exclusivement monté à la main, deux peaux à 1 500 € pièce sont nécessaires et 250 paires sont fabriquées chaque année. Un modèle créé par Olivier Saillard, le directeur artistique de la marque, pourrait toutefois marquer un tournant : « Nous avons fabriqué deux paires en faux alligator à Noël, toutes brodées main, vendues 28 000 € la paire. Nous avons besoin de ces clients là. »

Des modèles « upcycling » à base de jeans et de cravates

Porté de générations en générations depuis 80 ans, le Mocassin 180 reste un incontournable de l’élégance à la française souvent copié mais jamais égalé « C’est le modèle le plus copié et cela avait mis Weston en péril dans les années 80 et 90 remarque le directeur, le modèle n’a pas été déposé. » Une erreur que le chausseur paye encore car de nombreux mocassins sont contrefaits dans le monde, sans la qualité de la version originale.

En huit décennies, de nombreuses collections ont vu le jour. Le mocassin est proposé en quatre semelages, le simple cuir, le monogramme gomme sorti en 2018, le triple semelle en 2019 et le commando avec semelle gomme sorti en 2024. Soixante références sont disponibles avec des matières parfois surprenantes comme le denim. L’entreprise a acheté, l’an dernier, un stock de jeans vintage. « Ce modèle « upcycling » a très vite cartonné annonce Cindy Pastresse, chargée de la communication, cet hiver nous avons sorti un modèle paillettes argenté qui marche bien et le doré sortira à Noël. Nous proposons aussi le « MOC », la déclinaison été : plus souple, léger et coloré. Le 180 est le modèle le plus retravaillé. »

80 ans après sa création, le mocassin 180 de J.M Weston est disponible en 80 déclinaisons, se répare toujours et s’exporte au bout du Monde © Corinne Mérigaud

Une gamme enfants est disponible du 28 au 35 grâce à une collaboration récente avec la maison Bonpoint, et une collaboration avec le label japonais Sacai a permis de créer un modèle avec une partie qui déborde à l’arrière, qui plaît beaucoup au Japon. Pour ses 80 ans, le 180 va encore surprendre avec une version mule, un modèle avec le plateau en cravates vintage, un avec du lin japonais et le « bille de verre » qui donnera au cuir une brillance exceptionnelle. D’autres surprises sont attendues notamment avec une marque française de prêt à porter dévoilée le 28 février.

Pour conserver et transmettre ces savoir-faire, l’entreprise investit beaucoup dans la formation. Un « CAP maroquinerie » a ré-ouvert au lycée du Mas Jambost (Limoges) et dix stagiaires de 3ème sont accueillis tous les ans. « On a un problème de recrutements et d’attractivité indique Gaël Coeuret, on embauche 15 personnes par an. Il y a des métiers qui n’existent plus que chez nous. On recrute des jeunes diplômés de l’ITHEC Lyon puis on les forme à nos métiers. Il arrive parfois que des apprenants soient plus âgés que nos formateurs. » Un savoir-faire qui ne demande qu’à perdurer.

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site jmweston.com.

NDLR : Un grand merci à Nassir Moktari pour avoir remplacé au pied levé notre photographe grippé ! 

Corinne Mérigaud
Corinne Mérigaud
Journaliste Actus Limousin