L’auberge de Cheissoux revit depuis cinq ans, même si l’on n’y sert plus de bons petits plats. A l’intérieur, la salle de restauration accueille l’atelier « Passage Secret » animé par deux artistes passionnés de porcelaine contemporaine. Nous avons poussé la porte pour découvrir leur approche qui mêle à merveille la créativité et la technique. Vous pouvez aussi venir les rencontrer lors des « Journées Européennes des métiers d’Art », les 11 et 12 avril à Cheissoux (87), en compagnie d’une dizaine d’autres artisans d’art… (voir encadré en bas de page)
Point d’assiette ici, ni de tasse ou de soupière, seulement des objets de décoration très originaux. Yaël Malignac et Guillaume Descoings ont associé leurs compétences pour donner vie à des créations monumentales ou plus discrètes qui trouvent leur public. Depuis ses débuts, en 2013, le duo s’est forgé une réputation qui a dépassé les frontières limousines grâce à leur imagination débordante. Leurs pièces nous tapent dans l’oeil comme leurs bottes multicolores qu’on enfilerait pour aller au jardin tant elles sont réalistes… le brillant en plus.

« Nous avons lancé ces bottes il y a trois ans et depuis deux ans, on en a vendu des centaines raconte Yaël Malignac, on pourrait en faire une industrie ! Cet hiver, nous avons développé de nouvelles bottes avec un escargot coloré qui grimpe dessus. Dès qu’on les a posées au Marché de Noël à Limoges, on a été dévalisé. On va continuer à en inventer avec un univers d’insectes. »
Et sauter dans les flaques…
Cette idée de botte leur est venue dans la foulée de leur collection Splash ! qui éclabousse des murs devenus aquatiques. « On a rebondi sur cette idée, on s’est demandé ce qui pourrait éclabousser et on a pensé à un enfant qui saute dans une flaque avec ses bottes » se souvient-elle. Avant, il y a donc eu « Splash ! ». Pour la petite histoire, Yaël et Guillaume avaient été contactés par Chanel en 2018 pour une commande de trois œuvres d’art contemporaines sur la thématique « Chanel n°5 ». Parmi les trois naquit Splash ! qui matérialise l’impact d’un flacon de Chanel n°5 qu’on jetterait dans une flaque. De là à penser à des éclaboussures sur des murs d’eau ou des plafonds, il n’y avait qu’un pas. Leurs pièces qui intègrent ou non un aimant, s’accrochent au mur ou se posent sur un meuble.

En s’appuyant sur leur parcours professionnel, le tandem réussit à créer des pièces aussi inédites que techniquement abouties, leur signature.
L’alliance parfaite de la technique et de l’esthétique
Jurassien de souche, Guillaume Descoings a grandi en bricolant. Plus épanoui à l’atelier qu’en cours, il décrochera un BEP modelage et moules, puis un Bac Génie des matériaux suivi d’un BTS Industries céramiques de Vierzon. Son savoir-faire pratique associé à ses connaissances théoriques des matériaux sont demandés par des entreprises de la céramique industrielle. Après un poste aux Poteries malicornaises près du Mans, il travaillera cinq ans comme technicien formateur à l’Institut de la Céramique française à Sèvres « Un bon apprentissage pour apprendre aux autres » confie-t-il. Après diverses entreprises, il est recruté par les Porcelaines Coquet en 2010 et y restera deux ans, le temps de rencontrer Yaël, arrivée en 2004.

Native de la région parisienne, la jeune femme passait ses vacances en Haute-Vienne, chez ses grands-parents qui travaillaient dans… la porcelaine. Formée à la célèbre École Boulle, elle décroche un diplôme de métiers d’art spécialité gravure sur métal. Repérée par Lalique, elle travaillera durant quatre ans à Paris. A la naissance de sa fille, elle décide de quitter la capitale pour un cadre de vie plus champêtre. « Coquet appartenait à Lalique et Sylvie Coquet venait de quitter l’entreprise pour créer son atelier raconte Yaël, je l’ai remplacée à la création. C’était un retour aux sources. Nous avons travaillé deux ans ensemble, je dessinais des vasques de salles de bains et Guillaume prenait le relais en tant que technicien céramiste. » A cette époque Coquet est malheureusement dans le « creux de la vague » et leur aventure se termine par un plan social. « Après un licenciement économique, nous avons créé l’atelier à Champnétery en 2013 avant d’acheter l’auberge il y a cinq ans. »
Leur premier local de 70 m² manquait de lumière naturelle et les contraignait à travailler sur un seul projet à la fois. « Aujourd’hui avec 300 m² et beaucoup de lumière, nous travaillons sur trois projets en même temps » remarque-t-elle. Leur créativité va vite les guider vers d’autres produits que les arts de la table, trop restrictifs pour leur imagination débordante.

De cette association va jaillir une alchimie explosive, sans limites techniques. « Guillaume est souvent déclencheur de pistes ou d’envies techniques constate Yaël et on rebondit. Etre deux est un avantage, ça crée de l’émulation. » Guillaume s’appuie sur Yaël pour affiner ses idées. « J’ai des idées brutes qui prennent un chemin improbable, Yaël les rend plus légères, plus contemporaines. Je fais des choses figuratives un peu comme un brouillon et Yaël en extrait quelque chose de vendable. » La technique n’est donc pas un frein, au contraire, elle leur permet d’expérimenter de nouvelles formes. « Comme nous avons travaillé dans l’industrie, nos cerveaux se demandent dès l’idée de quelle manière on va faire techniquement. » verbalise-t-il, « Nous sommes capables d’imaginer des processus en étant toujours sur le fil de ce qui est possible de faire. Au final, cela ouvre des portes esthétiques. »
De la « porcelaine papier »
Toujours à la recherche de nouvelles techniques, Guillaume et Yaël innovent pour ouvrir de nouveaux champs des possibles. C’est le cas avec cette « porcelaine papier » pour laquelle ils ont mis au point leur recette en incorporant des fibres de coton à la barbotine. Ils fabriquent des feuilles qui, grâce à leur souplesse et à leur finesse, permettent de réaliser des luminaires ou des suspensions imposantes composés de dizaines, voire de centaines, de petites feuilles finement ciselées.


Ils ont aussi créé des photophores avec un message gravé dans la barbotine en lettres typo fournies par le Moulin du Got. S’il faut 15 à 20 minutes pour le fabriquer, 48 h sont nécessaires pour le processus complet dont une cuisson à 1280°. « On consomme deux fois moins d’énergie mais on ne peut pas prétendre au label Porcelaine de Limoges car on cuit dans un four électrique » signale Guillaume.

Après avoir travaillé dix ans à l’international pour des architectes et décorateurs d’intérieur, les artistes se sont recentrés sur une clientèle grand public nationale et européenne en participant à une dizaine de marchés dédiés aux métiers d’art et à des salons de céramistes par an. « L’objectif est d’être accessible à tous en termes de prix concède Yaël, on est plus à l’aise avec ça même si, de temps en temps, on aime réaliser de grosses pièces plus luxueuses. » Ces créations trouvent leur place dans les galeries d’art un peu partout en France ou sont réalisées sur-mesure. Enfin, ils honorent parfois des demandes spéciales, en forme de challenge, comme ce « rituel caviar » commandé, à 30 exemplaires et dans un délai très court, par une marque de whisky écossais. « Il fallait le réaliser en 30 jours, personne ne l’aurait fait mais on aime les défis techniques » se félicitent-ils.

Des trous, des pt’its trous, encore des pt’its trous
Parmi leurs meilleures ventes, les bottes et les lampes en porcelaine papier arrivent en tête suivies par la collection Splash ! et « Écume », une série de pièces percées qui interpelle. Mais comment fait-il tous ses trous ? Démonstration avec Guillaume qui maîtrise à merveille l’art des trous . « Je me prépare à en faire pendant une semaine pour les prochains salons » lance-t-il.« Quand j’étais formateur, un élève sur deux faisait des trous dans les pièces. On n’est pas les premiers à travailler sur les trous. » Certes, mais être expert en trous n’est pas l’apanage de tous.

Guillaume se laisse guider à l’instinct et en perce de toutes dimensions sans trembler. Ensuite, il adoucit les bordures de chacun avec un outil fait maison dont il garde jalousement le secret. Le résultat est, comme les autres créations du tandem, esthétiquement réussi, techniquement bluffant et pourtant, suffisamment simple pour parler à tous.
En alliant une créativité débordante à une technique presque sans limite, Yaël et Guillaume apportent leur pierre à la grande histoire artisanale du territoire et au renouveau qui souffle sur la porcelaine ces dernières années. En terme de métiers d’art, le Limousin regorge de petites pépites qui se nichent au cœur de sa campagne, ou dans un passage secret…
Infos pratiques
Atelier Passage Secret – 3, Place de la chapelle à Cheissoux
Site web : atelierpassagesecret.com
Journées Européennes des Métiers d’Art – 11 et 12 avril 2026
Pour la 4ème année, l’atelier Passage secret ouvrira ses portes, les 11 et 12 avril, grâce à l’association Ouvrages. Des artisans d’art présenteront leurs savoir faire et leurs créations tout en étant disponibles pour échanger avec les visiteurs et faire des démonstrations. Seront présents Hélène Joly (vannière), Isabelle Caillet et Olivier Gaussem (créations en carton), Marc Gianferrari (tourneur sur bois), Amandine Blanchet (tissage crochet), Thierry Vandendriessche (plumassier), Eloïse Chahinian-Chinode (céramiste), Chloé Lefèvre (Reliure), Simone et compagnie (feutre). Animation musicale par Manivelles et Compagnie. Espace détente, café et restauration maison le midi.
Entrée libre : les 11 et 12 avril de 10h à 18h

