« L’innovation se nourrit de la création et vice-versa » : à la Fondation Bernardaud, les artistes réinventent la porcelaine

Il suffit de pousser les portes de la Fondation Bernardaud pour faire un bond dans le passé mais aussi dans le futur. Avec son exposition « Génération céramique : Quoi de neuf ? » et la visite guidée proposée, la porcelaine se réinvente en gardant un œil sur son histoire. Entretien avec Frédéric Bernardaud, directeur création de Bernardaud.

A l’origine quel était l’objectif de cette exposition annuelle ?

Lors de la création de la Fondation Bernardaud en 2002, l’idée était de faire appel à des commissaires d’expositions qui nous montreraient la richesse et la diversité de la création céramique dans le monde. On ne voulait pas faire des expositions pour nous faire plaisir avec des artistes qu’on connaissait. Nous avons donc confié cette mission à des gens qui connaissent le monde de la céramique plus que nous. Car il y a beaucoup d’autres façons de s’en servir en dehors des arts de la table, des expressions différentes selon les pays, des objets de décoration aussi.

Nous avons organisé une exposition sur les bijoux, la lumière, le côté minimaliste… A chaque fois, nous découvrons des techniques et des expressions auxquelles nous n’avions jamais pensées et que nous ne produisons pas. Pour les collaborateurs, c’est toujours stimulant et enrichissant de savoir qu’il y avait plein de façons de s’en servir et de nouveaux savoir-faire à découvrir. Cela a eu un impact sur nos équipes et aiguisé leur curiosité avec l’envie de se dépasser. Je crois que c’est devenu un élément qui est entré dans la culture de l’entreprise.

Directeur création de la Maison Bernardaud et président du FRAC-Artothèque, Frédéric Bernaudaud est un pont entre deux mondes : celui de l’industrie et celui de l’art © Brice Milbergue

Cette année, vous avez lancé pour la première fois un appel à projet pour les jeunes céramistes, quel est le résultat ?

Nous avons reçu 150 dossiers en 15 jours venant de partout. C’est énorme ! En près de 25 ans, la Fondation a acquis reconnaissance et respectabilité. Les jeunes céramistes ont eu l’envie de participer car ils estiment que c’est un endroit intéressant pour montrer leurs créations. Nous ne leur offrons rien, seulement de la visibilité. Notre travail est de les mettre en valeur, pas de nous mettre en valeur.

On est assez content d’avoir obtenu ce résultat. Ce n’est pas facile d’avoir la reconnaissance de ses pairs, d’être reconnu comme un lieu d’expositions de qualité mais nous y sommes arrivés avec les années. Nous avons donc retenu vingt jeunes céramistes.

GÉNÉRATION CÉRAMIQUE : Quoi de neuf ?
Du 19 juin 2026 au 3 avril 2027, la Fondation d’entreprise Bernardaud exposera les oeuvres de 20 artistes internationaux âgés de 18 à 40 ans qu’elle estime représentatifs de la Génération céramique, « celle arrivée à maturité artistique après l’an 2000, celle qui nourrit nos sens, notre réflexion et nos imaginaires depuis 25 ans » indique le communiqué, « Une Génération céramique portée par le décloisonnement induit par le numérique et les réseaux sociaux, l’émergence de nouveaux modes marchands et les enjeux écologiques, et qui – en s’inventant de nouvelles règles du jeu – est parvenue à maturer vite et à jouir d’une liberté créatrice sans précédent. »
A découvrir dès le 19 juin à la Fondation Bernardaud
Ont été retenus : Daniela Bergschneider, Chiara Bonato, Karim Boumjimar, Colby Charpentier, Jean Charvet, Rémy Galtier, Isys Hennigar, Ninon Hivert, Shao Lei, Patrick M. Ryan, Réjean Peytavin, Simone Machuel, John Rainey, Gabriel Rétif, Kate Roberts, THEFORMA, Lisbeth Thorborg, Kodai Ujiie, Charlie Voeltzel, Shinhye You.
Commissaire de l’exposition : Stéphanie Le Follic-Hadida, Dr en histoire de l’art, spécialisée en céramique contemporaine assistée d’Ingrid Montier, diplômée 2025 de l’ENSAD Limoges, doctorante en recherche et création céramique.

Ces expositions sont-elles des tremplins pour les artistes invités ?

Beaucoup de gens exposés à la Fondation ont eu du succès par la suite, même si je ne veux pas dire que c’est grâce à la Fondation. De notre côté, nous avons eu des collaborations avec des artistes comme la sculptrice japonaise Tanaka Yu, accueillie trois mois en résidence. Elle a sorti une série de vases magnifiques, je ne pensais même pas qu’on était capable de faire cela. On a fait également un magnifique service de table avec une artiste américaine. Ce sont toujours des moments de complicité. Il faut qu’il y ait une adhésion entre les artistes et nos équipes, une alchimie qui s’installe.

Comment la porcelaine de Limoges a-t-elle redoré son image ?

Pendant des années, on a dénigré la porcelaine, y compris les élus. Il y a quelques années on disait que c’était ringard mais il ne faut pas dénigrer ce qui a été et se dire qu’elle peut se réinventer. Il ne n’est jamais vendu autant d’assiettes et les volumes de ventes ne font que croître. Avec les politiques publiques encourageant l’innovation, la création, les écoles d’art et les écoles d’ingénieurs, cela a redonné un cercle vertueux autour de la céramique. La Fondation joue son rôle dans ce cercle. J’ai toujours pensé que l’innovation se nourrit de la création et vice-versa.

En mêlant art et innovation, la porcelaine de Limoges a su se réinventer. Ici, une création de l’argentin Julio Le Parc. © Bernardaud

C’est la même chose pour le cuir, avec de nouveaux acteurs qui apportent une créativité extraordinaire, et dans la tapisserie avec la Cité internationale et ses incroyables créations contemporaines. Il faut être fier de ces gens qui travaillent dans ces métiers avec cette ouverture d’esprit. Le FRAC¹ a aussi son rôle à jouer. J’ai demandé qu’il y ait un programme artistique dédié à la rencontre d’artistes avec des entreprises labellisées EPV pour donner un regard différent sur ces métiers. Souvent, ils sont victimes d’images d’Epinal et d’a priori.

L’important, et je le vois chez nous, c’est la fierté de réaliser des objets, de les voir dans des magazines. La beauté de ce qui est fait donne du plaisir personnel. On est actuellement en train d’imaginer un projet dans la haute couture et, même si je ne pourrai jamais me l’offrir, le plaisir de travailler dessus est extraordinaire.

¹ Le Fonds Régional d’Art Contemporain. En mai dernier, le FRAC-Artothèque Nouvelle-Aquitaine, dont Frédéric Bernardaud est président, a pris ses quartiers dans un magnifique nouvel espace en plein cœur de Limoges.

Pouvez-vous préciser l’importance du lien avec les créateurs ?

Une marque prestigieuse comme Haviland n’a jamais été aussi reconnue et populaire que lorsqu’elle travaillait, à la fin du XIXe, avec les plus grandes artistes illustrateurs de l’époque, Bracquemond, Sandoz, Davos. C’était extraordinaire ! Elle s’est développée entraînant avec elle la porcelaine de Limoges dans le monde entier. Dans les métiers du luxe, il faut prendre les meilleurs créateurs. Ils vous font innover, ils vous amènent à trouver de nouvelles façons de faire, à changer les habitudes, à repousser les limites. C’est notre ADN et il faut qu’on soit dans cette dynamique là. La Fondation, c’est vrai que ça nous titille un peu. C’est bluffant de voir les pièces exposées, c’est stimulant, il faut de l’émulation. Limoges peut être fière de tout ce qui a été fait et de le valoriser.

Bernard Buffet ou Joan Miró hier, Jeff Koons ou JR aujourd’hui… les liens entre Bernardaud et les artistes permettent à la porcelaine de se réinventer sans cesse © Brice Milbergue

La Fondation Bernardaud propose aussi un parcours de visite…

Le parcours visiteurs raconte l’histoire de la porcelaine, celle de la maison Bernardaud, les étapes de fabrication et les dernières collaborations. La visite guidée de 1h15, toute l’année sur réservations, attire 10 000 à 15 000 visiteurs par an. Nous voulons agrandir ce parcours d’ici deux ans. La production de blanc a déménagé à Oradour-sur-Glane ce qui a libéré des espaces. Nous avons aussi mis en place voilà cinq ans « l’Institut des arts de la table » pour raconter l’histoire de l’étiquette « à la française ». Les pays asiatiques sont très demandeurs comme le Japon par exemple où la cérémonie du thé est très ritualisée.

Dans les anciens ateliers de blanc, la Fondation Bernardaud propose un parcours qui raconte aussi l’histoire de la porcelaine et met aussi en avant les nombreuses collaborations artistiques de la maison Bernardaud © Brice Milbergue
JR, Les Campana, Jeff Koons, David Lynch… des collaborations prestigieuses présentées dans le musée de la Fondation © Brice Milbergue

Pour plus d’information, rendez-vous sur le site bernardaud.com

Corinne Mérigaud
Corinne Mérigaud
Journaliste Actus Limousin