Pour faire face au changement climatique, la forêt limousine de demain se prépare en toute résilience

Depuis dix ans, le changement climatique impacte de plus en plus les pépiniéristes, les obligeant à s’adapter aux aléas météo. Entre nouvelles essences et résilience, Paul-Emmanuel Jobin, gérant de la pépinière du Haut-Limousin, cherche des solutions.

Le changement climatique se mesure chaque année un peu plus sur la forêt. C’est le constat que font les pépiniéristes, confrontés aux épisodes de sécheresse et de canicule. Une réalité bien palpable à la « Pépinière du Haut-Limousin » située à Royère-de-Vassivière, entreprise familiale créée en 1992 et reprise par Paul-Emmanuel Jobin.

Paul-Emmanuel Jobin (à gauche) a repris la pépinière familiale créée par son père Pierre-Emmanuel (à droite) en 1992 © Brice Milbergue

L’exploitation, forte de 11 collaborateurs, s’étend sur une vingtaine d’hectares répartis sur deux villages. Une partie est exploitée car toutes les terres ne sont pas adaptées à la culture de plants forestiers. Cette année, la production devrait atteindre 600 000 à 700 000 plants contre un million en général. « On sait qu’il y a des mauvaises années constate le gérant, on a eu des mauvais semis il y a 2 ou 3 ans cela se répercutera sur les ventes de l’année en termes de commercialisation de la production. En 2025, on avait fait de bons semis, logiquement dans un an ou deux, on aura une production intéressante. »

La culture des semis est très sensible aux aléas climatiques. La production d’une année peut être anéantie en quelques minutes © Brice Milbergue

L’activité, agricole, dépend des aléas climatiques tels que le gel de printemps, les épisodes de grêle, un déficit ou excès de pluie… La production peut être anéantie en quelques minutes.

Retenues d’eau vite à sec

Pour s’adapter face au changement climatique, ses parents ont misé sur la résilience depuis plusieurs années. Voilà 25 ans, ils ont créé deux réserves d’eau alimentées par des sources, mais elles sont à sec après deux mois de sécheresse. Avec un arrosage limité, le pépiniériste compte désormais sur une adaptation naturelle des semis. « Mes parents avaient déjà cette réflexion raconte-t-il, ils avaient mis en place pas mal de choses, non pas parce qu’ils savaient que le climat allait changer, mais surtout parce qu’ils avaient conscience que les arbres devaient être mis en conditions réelles. Une fois plantés en forêt, on ne va pas aller les arroser tous les matins ! Mes parents ont énormément travaillé sur la résilience des plants à partir de la graine. On essaye de trouver toujours des solutions pour avoir des plants moins gourmands en eau. Depuis deux ans, on n’arrose que deux ou trois fois et après, nos réserves sont presque à sec. »

Sous des toiles d’ombrage

Les semis, en terre un ou deux ans, sont repiqués pour se développer et commercialisés un ou deux ans après suivant les essences. Les chênes et châtaigniers ne sont pas repiqués et restent deux ans en pépinière. Les semis directs en planches sont privilégiés et arrosés deux mois, le temps qu’ils lèvent. En août dernier, alors que la canicule faisait rage, un système d’aspersion a été utilisé pour préserver les plants. Une fois leur système racinaire développé, ils seront mis à l’abri sous des toiles d’ombrage quasiment deux ans, ce qui les protégera du soleil et limitera l’évapotranspiration.

L’utilisation des toiles d’ombrage permet de limiter l’évapotranspiration et l’ardeur du soleil sur les jeunes pousses © Brice Milbergue

« On a alors moins besoin de les arroser et cela les préserve bien précise-t-il, on arrive à mettre en place une culture basée davantage sur les semis et moins sur les repiquages où se pose le problème du stress hydrique. Les parcelles sont plus grandes et nécessitent un arrosage plus important alors que c’est plus concentré pour les semis. En repiquage, on irrigue principalement les mélèzes pour avoir une croissance continue de l’été à l’automne et pour les autres, c’est en cas d’extrême nécessité. »

En arrosant moins, le système racinaire se développe bien et l’ajout de biostimulants permet de le stimuler davantage. « On a un bon « chevelu » et ils peuvent mieux supporter la crise de transplantation » précise son père Pierre-Emmanuel Jobin, « malgré tout, la culture de plants forestiers en Limousin est de plus en plus compliquée depuis 2016. Cette année, on s’en est bien sorti sans coup de grêle, d’autres ont eu moins de chance. On a du gel de printemps. Regardez ces châtaigniers, leurs feuilles ont frisé. On subit les impacts du climat tous les ans et c’est de plus en plus répété. »

Entre coups de chaud précoces et coups de gel tardifs, les jeunes châtaigniers souffrent de plus en plus © Brice Milbergue

Un air de Méditerranée en Limousin ?

Leurs choix de semis évoluent avec un peu moins de douglas, et plus de pins et de feuillus. L’introduction d’espèces méditerranéennes pourrait bien être une solution. « Nous avons fait des essais mais notre production principale de feuillus et résineux reste centrée sur les besoins du Limousin avec douglas, mélèze, chêne rouge, chêne sessile et pin Laricio signale le gérant. Des propriétaires ont envie d’essayer de nouveaux plants, on a testé le calocèdre, le noyer noir, les alisiers et le chêne pubescent ces dernières années. On essaye de diversifier sur de petites quantités. »

Ces petits calocèdres font partie des nouvelles espèces qui sont testées par la pépinière © Brice Milbergue

Les graines sont aussi impactées avec un taux de germination en baisse d’année en année, entraînant une hausse des prix chez les semenciers français Vilmorin et l’ONF. « Le mélèze d’Europe, qui était à moins de 1 600 € le kilo, est à 3 200 € déplore son père, pour le Douglas, la germination a baissé de 10 %. Quant au Douglas Luzette, une variété améliorée, sa faculté germinative est de 82 % alors qu’elle est montée à 94 %. Les graines sont donc de plus en plus soumises aux aléas climatiques à différentes périodes de l’année. »

2050 : moins d’eau et plus chaud

En amont de la visite, un point sur l’état des lieux de la ressource en eau et les prospectives, par Hélène Thuret et Vincent Berthelot de l’Établissement public territorial du bassin de la Vienne, a permis de mieux comprendre les contraintes qui vont peser sur l’activité forestière. D’après l’étude prospective menée en 2022 sur l’évolution du climat et de la ressource, dans le cadre du projet LIFE Eau & Climat : « La température a grimpé de 1,86° entre 1950 et 2020 et de 2,4°en été, l‘évapotranspiration atteint 170 mm et plus en été avec des sécheresses des sols plus nombreuses et intenses signale Vincent Berthelot. En 2050, la température augmentera de 2° avec un allongement de l’été sur septembre et octobre et davantage de journées chaudes. L’évapotranspiration et la sécheresse augmenteront. »

A titre d’exemple : entre 1990 et 2020, les débits des cours d’eau ont baissé de 20 à 25 % en basses eaux sur le Plateau de Millevaches avec plus d’assecs et de ruptures de l’écoulement. Le phénomène s’accentuera d’ici 2050 pour atteindre -30 % à -50 %.

Préserver l’eau et la forêt

L’EPTB Vienne mène déjà des actions ciblées en lien avec la gestion forestière. L’accord de territoire « Sources en action », programme sur 6 ans financé en partie par l’Agence de l’eau Loire Bretagne, la Région et les départements du Limousin, a permis à 20 maîtres d’ouvrage de s’engager. Diverses opérations ont été menées tels que des travaux de restauration des milieux aquatiques (barrages, plans d’eau, restauration des cours d’eau et de la ripisylve), de gestion, de préservation et de restauration de zones humides.

Les résultats sont encourageants «  250 km de berges ont été entretenus ou restaurés, 1200 m de ripisylve plantés et 365 ha de zones humides restaurés ou entretenus soit 11,5 M€ engagés, 88 ETP sur 10 ans et 150 entreprises mandatées dont 86% sont du Limousin » signale Hélène Thuret. Omniprésente sur ce territoire, la forêt dispose d’atouts en matière de gestion de l’eau par sa qualité avec peu d’intrant « elle réduit les températures et limite l’érosion assure-t-elle, elle influe sur la quantité d’eau en favorisant l’infiltration et en réduisant les écoulements mais aussi sur la biodiversité animale et végétale. »

Cette interaction eau/forêt requiert donc des pratiques sylvicoles respectueuses des milieux aquatiques, des sols et de la biodiversité pour améliorer leur résilience. Pour maintenir un équilibre fragilisé, il est donc préconisé de « favoriser une sylviculture irrégulière et mélangée (essences, âge, taille), maintenir un couvert arboré permanent et promouvoir des pratiques d’exploitation durables et adaptées aux spécificités du milieu remarque-t-elle, par exemple, en cas de coupe rase, le gestion permettra d’atténuer les risques d’ensablement des cours d’eau avec des andains parallèles au cours d’eau en bas de pente ou le recours au câble mât ».

Le transport des troncs par câble permet de limiter grandement l’impact du débardage sur le sol mais reste très onéreux © Brice Milbergue

Des pratiques moins impactantes pour les milieux mais qui ne sont pour l’instant ni systématiques, ni obligatoires. Aux premières loges du changement climatique, la filière forestière semble toutefois prendre conscience de ses impacts et faire évoluer ses usages plus rapidement qu’il n’y parait.

Le guide des bonnes pratiques « Sylviculture & cours d’eau »
Comment concilier le développement des activités sylvicoles et la préservation des milieux aquatiques en Limousin ? Le « Guide des bonnes pratiques sylviculture et cours d’eau » publié en 2014, a été actualisé en 2025. La version originale et le complément 2025 sont accessibles en ligne sur le site de la préfecture de la Corrèze.

La première partie rappelle le rôle capital de la forêt en termes de ressource en eau et santé humaine, notamment pour son rôle de protection des captages d’eau potable. La seconde partie détaille le choix des essences à conserver ou installer pour les ripisylves. Ces informations complémentaires, non abordée dans l’édition originale, sont primordiales pour tous ceux qui envisagent de réaliser un chantier forestier situé près d’une zone humide.
Corinne Mérigaud
Corinne Mérigaud
Journaliste Actus Limousin