La Place de la République, la plus vaste de Limoges avec ses 9 000 m², a connu une évolution au fil des siècles avec des usages différents. Partons à la découverte de son histoire et de sa longue transformation.
Depuis sa création voilà plus de 2000 ans, Limoges a vécu tellement de transformations qu’il est devenu difficile d’imaginer à quoi elle pouvait ressembler jadis… Fondée en l’an 10 avant JC par l’empereur Auguste, la cité gallo-romaine dénommée Augustoritum était au carrefour de l’itinéraire reliant la Méditerranée à l’Armorique et de la voie romaine d’Agrippa qui reliait Lyon à Saintes.
L’actuelle Place de la République formait alors un quartier résidentiel avec des domus, mais Face aux invasions, les habitants vont se replier dans une enceinte fortifiée vers le Puy-Saint-Étienne. A la fin du IIIe siècle, la place est une nécropole où saint Martial, évangélisateur et premier évêque de la ville, fût inhumé et devient un important centre religieux et culturel jusqu’au IXe siècle, grâce au culte autour de son tombeau.

Au VIe siècle y est bâtie l’église Saint-Pierre-du-Sépulcre, puis l’abbatiale du Sauveur en 848 qui abritera le tombeau du saint, ses reliques et un trésor. L’édifice de style roman va attirer de plus en plus de pèlerins, et apporter un rayonnement économique à la ville. En 994, les reliques du Saint furent portées en procession dans la ville pour lutter contre le « mal des ardents » – épisode qui renforcera encore le culte de Saint-Martial en Limousin et donnera naissance aux fameuses ostensions limousines. L’abbaye occupait une grande partie de la place actuelle mais, lors de la Révolution française, elle est vendue en 1794 et démolie.

Le théâtre Berlioz, les cafés et les restaurants
Cette place va changer plusieurs fois de nom au gré des époques : « place des boutiques », « place impériale », « place royale » et enfin « place de la république » depuis le 20 juillet 1880. Au XIXe, on s’y balade, on y fait ses emplettes et on partage un verre dans les cafés et restaurants qui bordent la place. Jusqu’en 1850, elle sera régulièrement le théâtre de projets de transformation.
Des établissements sont restés dans la mémoire collective comme le théâtre municipal. En 1829, la municipalité a lancé ce projet afin de doter Limoges d’un véritable théâtre de 800 places, il ouvrira ses portes le 29 mars 1840 sur la place royale. Il se trouvait dans la partie haute, le long de la rue Saint-Martial, près de l’escalier avec son entrée donnant sur la place. Renommé Salle Berlioz en 1932, il proposait essentiellement des opérettes et vaudevilles. En raison de sa faible capacité, il sera supplanté par le Cirque-Théâtre inauguré en 1925 à deux pas de là. Fermé durant quelques années, il sera détruit en 1953.
Modélisation 3D du Théâtre Berlioz réalisée par Fabrice Tétard cabinet d’archéologie Evéha
Cet établissement contribua pourtant à rendre la place vivante avec ses nombreux cafés, restaurants et commerces installés tout autour. « Certains établissements faisaient dancing explique notre confrère Paul Colmar, au « Luc » se produisaient des orchestres de jazz et « La Coupole » avait encore un orchestre au début des années 1950 qui jouait le dimanche. » C’était sans compter sur le grand chantier des années 60 qui donna la touche finale à la place que nous connaissons aujourd’hui avec ses immeubles modernes et son parking souterrain.

Sous la plume de notre confrère François Adeline, Louis Bonnaud, alors membre de la Société archéologique du Limousin, remarquait que pour les habitants « Ce fut entre les deux guerres un haut lieu de la vie nocturne. Le samedi ils allaient au spectacle et ensuite dégustaient un bifteck « Chez les garçons ». Il y avait aussi « La Taverne » chez Bonnichon, rue Fitz James, le « Café Riche » fréquenté par une clientèle sélect démoli en juin 1969 avec les immeubles anciens qui abritaient l’ancien café « Le Central », le « Cinéma club » et « La Toque blanche » au profit d’immeubles neufs. Dans les années 60, on faisait table rase du patrimoine sans état d’âme ! Les plus anciens se souviendront de « Chez André », du « Comptoir du théâtre », du « Café de l’opéra », puis de « La Coupole », du « Café de l’entracte » et du « Café de la paix ». »
Porcelaine et vitraux : Le Casino et sa somptueuse façade
Autre joyau du patrimoine, le « Casino » tomba aussi sous les coups des bulldozers. Ici, on ne misait pas d’argent mais on venait applaudir revues et spectacles. Imaginé par l’architecte Charles Planckaert (1861-1933), il fut inauguré en 1901 et apportait un style Art nouveau à la place, rare à Limoges. Il se situait à l’emplacement de l’actuel « Café République ». Avec 18 m de long et 13 m de large, il pouvait accueillir 500 personnes sur deux niveaux. L’étage était constitué de dix loges de six personnes chacune. On y joua surtout des opérettes, revues, farces et vaudevilles.
Charles Planckaert voulait mettre en valeur les savoir-faire locaux et avait conçu une façade somptueuse pour attirer les regards. Au programme : « ossature et décoration métallique rehaussée de panneaux en porcelaine peinte et de vitraux. […] Nous augmenterons cet effet décoratif au moyen de guirlandes et de cabochons électriques aux couleurs variées, aux reflets chatoyants, à incandescence intermittente. »

Comme le signale Paul Colmar dans l’un de ses articles, le tout-Limoges s’était déplacé pour l’inauguration le 28 janvier 1901. « Ils s’extasient devant la façade, décorée de panneaux de porcelaine sortis des fours Alluaud, des vitraux de Chigot et des opalines de l’atelier Dalpayrat. Au centre, un buste de femme signé par le sculpteur limougeaud Coutheillas domine le mot casino inscrit en lettres d’or sur une plaque d’opaline. Les couleurs vert d’eau, grenat et vieil or de la façade luisent à la clarté de 57 lampes électriques de 16 bougies chacune.»
Le Casino était le repaire des amateurs de cabaret et de « caf’conc » qui pouvaient payer des places 1 F, 1,50 F ou 2 F, cher à l’époque, à moitié prix en matinée, les dimanches et jours de fête. Il perdurera jusque dans les années 50 puis tombera dans l’oubli avant d’être rasé.
De la « Salle des Nouveautés » à « l’Omnia »
Le 2 juillet 1886 fut une date importante puisque les Limougeauds assistèrent à la première projection cinématographique dans l’ancien magasin d‘encadrement Dalpayrat rue de la Terrasse. La séance coûtait 50 centimes pour ceux qui avaient réservé et 1 F pour les autres avec des projections jusqu’au 19 juillet. Le cinéma n’était alors qu’une attraction foraine avec des films projetés dans le cirque en bois Pathé qui, après avoir été place Jourdan, finira place de la République détruit par un incendie en septembre 1909.
Des salles de cinémas vont ouvrir sur cette place, d’abord la « Salle des Nouveautés » (de 800 places) le 30 septembre 1910 à l’initiative de J. Mario. Gérant d’une agence d’affichage et de publicité, il avait déjà ouvert une première salle, rue des Vénitiens, en 1907. L’emplacement lui donna plus de visibilité.

En 1912, le cinéma est repris par Gaumont puis, après rénovation en 1920, il sera renommé les « Nouveautés-Palace » en 1921 puis le « Rex » en 1934 avec une façade modernisée. En 1957, il est totalement transformé pour devenir le « Star » (1000 places) et remodelé en complexe 3 salles en 1978 avant de fermer en 1987, absorbé par Monoprix qui l’encadrait. Enfin, dans les années 50, le cinéma «L’Omnia » est construit sur les ruines du « Casino » et fermera en 1991. Dans les années 60, les cinéphiles fréquentaient aussi le « Cinémonde » à l’ancien café « Le Central ».

Du grand bazar au BHV
En 1891 ouvrit le « Grand bazar de la ville de Paris » qui deviendra les « Nouvelles Galeries ». On y achetait des jouets, parures de lit, de la maroquinerie, des bijoux, des couteaux… Un second bâtiment va être ensuite construit sur deux niveaux, soit 2 000 m² au total, Au rez-de-chaussée, on y vendait chaussures, chapeaux, tissus… et au deuxième, les nouveautés en lingerie, fourrures, gants et meubles. Le bâtiment d’origine regorgeait d’articles de ménage, des parfums, de la papeterie, des articles de voyage et de porcelaine. Les Galeries partiront en fumée dans la nuit du 14 au 15 décembre 1963.

Le temps de la reconstruction, les Galeries s’installeront Place de la République. Rachetées en 1994, elles deviendront les Galeries Lafayette puis récemment le BHV. A la fin des années 50, la destruction de la salle Berlioz donna le feu vert au réaménagement de la place sous la mandature de Louis Longequeue. Les voitures qui stationnaient sur la place vont se garer au parking souterrain. Les fouilles archéologiques furent alors menées sur le site de l’ancienne abbaye, permettront de découvrir une crypte et les restes d’un tombeau que l’on attribuera à Saint-Martial. La boucle est (presque) bouclée !
La place a poursuivi sa mue dans la dernière décennie avec la disparition de la fontaine et l’aménagement d’un vaste espace pour accueillir des événements à l’image du marché de Noël. Comment sera-t-elle dans 50 ans ? Bien malin qui pourrait le prévoir mais espérons la plus conviviale et moins minérale que dans sa version actuelle…

Sources : BFM Limoges, BNF, Archives municipales, Archives départementales, Wikipédia
Et bien sûr, un immense merci à Paul Colmar, pour toutes ses images et témoignages, sans qui la mémoire collective limougeaude aurait de sacrés trous !

