Il était une fois dans… Limoges : Quand le Central Hôtel était le plus beau palace et le plus haut immeuble de la ville !

On vous propose un voyage dans le temps qui vous ramènera au tout début du siècle dernier, lorsque le Central Hôtel de Limoges ouvrit ses portes le 19 mai 1900. Le plus haut bâtiment civil de la ville se dressait alors fièrement sur le Carrefour Tourny. Son histoire méritait bien qu’on vous le fasse découvrir.

On passe désormais devant lui sans lui prêter attention… Et pourtant, ce bâtiment imposant qui trône Carrefour Tourny depuis le début du siècle dernier c’était à l’origine l’hôtel le plus chic de la ville : le « Central Hôtel », construit par une société dénommée les Établissements Marais. Le maître d‘ouvrage voulait ouvrir un hôtel et une brasserie avec cave à bière et cave à vins. Inauguré le 19 mai 1900, le bâtiment fût dessiné par l’architecte Dominique Vergez en 1898, pour remplacer le modeste Café Richelieu.

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il en imposait de par ses dimensions. Avec ses sept niveaux en incluant la brasserie donnant sur le carrefour et les combles mansardés, c’était à ce moment là le bâtiment civil le plus haut de Limoges. Et il se voyait de loin, d’abord depuis les Bénédictins, tel un signal pour les voyageurs qui arrivaient par l’ancienne gare, mais aussi depuis le boulevard Carnot et l’avenue Garibaldi.

Idéalement placé, à proximité de la gare des Bénédictins et au carrefour entre le boulevard Carnot et l’avenue Garibaldi, le Central Hôtel trônait à l’entrée du centre-ville © Archives départementales de la Haute-Vienne – Cote : 46 Fi 10808

Bâti en pierre de taille (granit et calcaire), le Central Hôtel reflétait l’éclectisme ornemental de l’architecture de la seconde moitié du XIXe siècle, mêlant allègrement références antiques, néogothiques et de la néo-Renaissance. L’ornementation de sa façade est richement chargée en volutes, chapiteaux néo-classiques, moulures et figures. Des consoles soutiennent des balcons joliment réalisés en ferronnerie.

Imposant autant par ses dimensions que par son style architectural, le Central Hôtel était à l’époque le plus haut bâtiment civil de la ville ! © Archives départementales de la Haute-Vienne – Cote : 46 Fi 11235

C’était le palace où descendaient les vedettes et les personnalités de l’époque qui profitaient des menus servis à la grande brasserie, au rez-de-chaussée, et sur sa terrasse qui donnait sur le carrefour. Ornée de nombreuses boiseries et de verrières, celle-ci n’avait rien à envier aux plus grandes brasseries parisiennes. La décoration était particulièrement soignée avec pléthore de sculptures, miroirs, vitraux et plafonds en stuc peints.

La luxueuse salle de restaurant du Central Hôtel avec ses boiseries sculptées, ses verrières et vitraux… © Photothèque Paul Colmar

L’immense escalier en noyer sculpté à double révolution (voir ci-dessous) était certainement l’un des bijoux de cet établissement. Il s’ouvrait sur des cariatides et arborait un blason de Saint-Martial peint en rouge. Après le repas, les convives pouvaient également se reposer dans un grand salon de réception magnifiquement décoré, qui pouvait aussi faire office de salle de bal ou de concert.

Des officiers limogés et des orchestres de jazz

Durant la première guerre mondiale, on sait que l’établissement a servi de pied à terre aux officiers mutés à Limoges, ceux qui donnèrent à la ville ce verbe entré dans le dictionnaire et entachèrent à jamais son image. Dans un article paru en 1942 sur les hôtels, Ernest Vincent rappelait que « vers la fin de l’année 1914, nous avons pu en effet remarquer dans les hôtels de la ville (Continental et Central Hôtel) la présence de quelques généraux à la figure attristée, dont le sort s’attachait aux débuts malheureux de la guerre. » Ils n’étaient pas si mal logés que cela !

Dès son ouverture, la grande brasserie accueillait régulièrement des bals et même, à partir des années 1920, des concerts de jazz. Le dépliant « Parcours Limoges l’architecture au fil du jazz » nous renseigne : « Les registres de l’hôtel attestent dans les années 20 et 30 de la venue ponctuelle d’orchestres français de jazz, souvent qualifiés de « jazz band ». À la fin des années 40, l’orchestre du limougeaud Pierre Guyot s’y produit, avec pour batteur un certain Jean-Marie Masse, qui fait ses premières armes en tant que musicien dans un orchestre. Ce dernier sera vite repéré et interviendra à Radio Limoges dès 1948 pour animer une émission de jazz. Dans les années 50, des musiciens américains de renom tels que Rex Stewart, Mezz Mezzrow… seront logés, lors de leur venue, dans ce prestigieux hôtel ».

Le magnifique salon de réception du Central Hôtel se transformait en salle de bal ou de concert © Photothèque Paul Colmar

Dans les années 60, la brasserie ferme définitivement mais l’hôtel va perdurer sous le nom de « Luk Hôtel » avec de grandes lettres sur la toiture qui se voyaient de loin. Le restaurant qui devient un magasin d’alimentation sous l’enseigne « Saveco » (Savoir Économiser) qui sera le premier magasin en libre-service de la ville. Les superbes vitraux et les boiseries de la brasserie ont disparu. Face à la concurrence des premières grandes surfaces, le magasin va lui aussi tirer le rideau.

A partir des années 60, l’ancienne brasserie de l’hôtel va être transformé en supermarché, puis en banque et enfin… en salle de fitness ! © Photothèque Paul Colmar

Le Crédit Lyonnais s’y installera et perdurera jusqu’à l’an dernier, cédant sa place à la salle de sports On Air. Quant à l’hôtel, la société qui l’exploitait a finalement été radiée le 15 janvier 2009. L’ancien palace qui comptait 55 chambres est à présent une copropriété.

L’escalier retrouvé dans les caves du Musée de l’Evêché

Le spectaculaire escalier qui menait au restaurant du Central Hôtel a été retrouvé. Fabriqué à la fin du XIXe, cet ensemble « Belle époque » comprend un balcon décoré, des sculptures, des décors de végétaux… Dans les années 60, il avait été démonté lors du réaménagement du restaurant et stocké dans les réserves du Musée de l’Evêché. Lors du réaménagement du musée, les pièces avaient à nouveau été déplacées puis entreposées dans les sous-sols de la BFM. Lorsque ces locaux ont à leur tour été aménagés, il fallait encore faire de la place…

Pierre Masson, ancien marchand de bois, a alors eu vent de la situation. « J’ai appris qu’il gênait et qu’ils allaient être obligés de le brûler raconte-t-il, c’est un escalier en noyer massif à double balancement avec de magnifiques cariatides, on serait incapable de le faire aujourd’hui. J’ai contacté la Ville qui m’a proposé de faire une offre. Je savais qu’il y avait du travail derrière car c’était un puzzle à reconstituer. J’ai proposé un prix et peu après, mon offre était acceptée. »

Le splendide escalier sculpté du Central Hôtel a été démonté puis stocké dans plusieurs réserves muséales avant d’être vendu © Photothèque Paul Colmar

Les Compagnons avaient envisagé de le restaurer et de l’exposer dans leurs locaux mais vu l’ampleur de la tâche, ils ont renoncé. « Beaucoup de pièces étaient cussonnées et abîmées se souvient Daniel Sionneau qui dirigeait alors la Fédération compagnonnique, les Compagnons ne pouvaient pas restaurer cet escalier, financièrement c’était impossible et cela aurait été un trop gros chantier pour nos jeunes. On aurait voulu l’installer dans un lieu ouvert au public pour que tous les Limougeauds le voient et le montrer à nos jeunes compagnons » se remémore l’ancien directeur.

De la dentelle de bois ! Les Les Compagnons limougeauds ont envisagé de le restaurer. Face à l’ampleur et la complexité de la tâche, ils ont préféré renoncer © DR / Eric Boutaud

Reconstitué, remonté mais toujours invisible

Pierre Masson va même écrire à la Présidente du Département pour lui proposer d’installer l’escalier dans leurs locaux. « Je n’ai pas eu de réponse » se rappelle-t-il. Il va alors dénicher un lieu inattendu, les caves de l’ancienne bibliothèque municipale. « Quand je suis entré dans ces sous-sols et que j‘ai vu cette enfilade de piliers, j’ai eu un flash, je me suis dit qu’il aurait sa place tout au fond. » Il restait à convaincre le propriétaire des lieux, ce qui fut une formalité, et à trouver un artisan capable de restaurer l’ouvrage et de fabriquer les pièces manquantes. Le choix s’est porté sur Didier Dussouchaud, ébéniste à Saint-Junien.

« Cela représente 8000 heures de travail entre le travail de l’artisan et ce que j’ai fait. Il a fallu le délacer, le réparer, le ramener, le remonter et aménager le lieu précise la personne qui détient aujourd’hui l’escalier. L’artisan a nettoyé et restauré toutes les pièces puis il les a remontées et assemblées et il a même créé des structures de soutien qui avaient disparues. Le grand faiseur est bien Didier Dussouchaud, personne d’autre n’aurait pu le faire. J’ai moi-même restauré les trois cabochons monumentaux en dessous. »

Le long travail de restauration a été terminé en 2016. « Nous étions très heureux d’avoir pu assembler l’escalier car jusqu’au dernier moment, on n’était pas sûr d’avoir un escalier avec toutes les pièces, cela aurait pu être rédhibitoire » se souvient-il. Le public a pu découvrir cet escalier « entre 2017 et 2023 » mais le site est fermé depuis. S’il est bien toujours en place, la perspective de le voir à nouveau s’éloigne… « Je ne sais pas ce que je vais faire de l’escalier, pour le moment il est en sécurité et pas endommagé.» Si cet incroyable escalier a pu être sauvé in extremis voilà une dizaine d’années, son avenir reste à écrire.

Sources : Le Populaire, La Montagne, 7A Limoges, Parcours Limoges « L’architecture au fil du jazz », « Harlem à Limoges » (Les Ardents éditeurs), « Limousin 14-18 » de Stéphane Capot et Jean-Michel Valade.

Corinne Mérigaud
Corinne Mérigaud
Journaliste Actus Limousin