Haut-lieu de l’ardoise de Corrèze, les Pans de Travassac, à une quinzaine de minutes de Brive-la-Gaillarde, sont aujourd’hui l’un des sites touristiques les plus fréquentés du territoire, et l’un des plus singuliers. On vient de toute la France, et même de bien plus loin, pour se promener entre ces majestueuses parois anthracite.
Sept filons, six parois, un mystère
Le filon ardoisier de Travassac mesure un kilomètre de long et neuf cents mètres de large. Sept filons sains, séparés par six parois verticales d’où leur appellation de « pans ». L’ardoise y a été extraite pendant 300 ans mais pourquoi avoir laissé ces parois debout ? La réponse tient à la géologie : car elles contiennent du quartz, visible aux éclats blancs dans la roche, et une teinte orangée ou verdâtre qui trahit la présence de fer. Les anciens savaient bien que l’eau et le fer ne font pas bon ménage, et ont donc laissé intactes ces parois poreuses, pour se concentrer sur les filons sains.
L’ardoise corrézienne présente par ailleurs une particularité rare : elle est verticale. Partout dans le monde, les filons sont horizontaux, posés en mille-feuilles. Ici, un deuxième épisode volcanique a redressé les couches à la verticale. Ce détail géologique est aussi ce qui rend l’exploitation si complexe, et la carrière si spectaculaire.

Pour passer de l’un à l’autre, il fallait traverser les pans à coup de marteau, burin et poudre noire. Un travail de titan, pour creuser des sorties de trois mètres d’épaisseur.
Deux cents hommes, un poumon économique
À son apogée, au début du XXe siècle, la carrière employait plus de deux cents personnes. Les galeries descendaient à plus de cent mètres de profondeur, asséchées par des pompes, desservies par un réseau de rails et de wagonnets. Le déclin est venu en trois temps : les guerres, qui ont brisé la transmission du savoir-faire ; les années cinquante et l’invention de la fibre-ciment ; et la concurrence espagnole, avec une ardoise mécanisable et bien moins chère. Les unes après les autres, les carrières françaises ont fermé.

À Travassac, on a procédé différemment. En l’an 2000, alors que des concurrents cessaient leur activité, une deuxième carrière a ouvert à dix kilomètres du site principal. « On n’est plus deux cents, juste une dizaine d’ardoisiers », reconnaît Laurence la guide « mais contrairement à beaucoup, nous on est toujours vivants et on est très heureux d’être le petit Gaulois qui résiste. »
La fierté a un visage concret : le Mont-Saint-Michel. Les architectes des Bâtiments de France cherchaient une ardoise pour rénover de grandes parties du célèbre toit. Des tests ont été conduits à travers le monde. Un matin, le téléphone a sonné : l’ardoise de Travassac était choisie pour couvrir l’abbatiale, le réfectoire des moines, l’essentiel du site classé. Ce travail colossal aura pris vingt ans mais aura le mérite de durer puisque l’ardoise de Travassac est garantie 300 à 400 ans !

L’art de fendre la pierre
Au cœur de la visite, on retrouve Nicolas, ouvrier ardoisier. Devant lui : des blocs, des outils inchangés depuis trois cents ans, et une démonstration en trois actes : le rebillage, le clivage, et la taille.

Le rebillage ouvre le bloc d’ardoise en deux et l’effeuille par couches pour atteindre environ cinq centimètres d’épaisseur. Le clivage produit ensuite la feuille d’ardoise brute, épaisse ou fine selon ce que décide la pierre elle-même. « Ce qui va déterminer l’épaisseur de l’ardoise, ce n’est pas moi, ce ne sont pas mes outils. C’est la pierre qui choisit sa strate, et elle ne demande l’avis de personne. » La fissure suit son propre chemin ; l’ardoisier ne peut que l’accompagner.
Chaque feuille passe ensuite un test de sonorité sur l’enclume : son métallique, elle avance ; son de bois ou de carton, elle est fracturée et rejoint le tas de rebut. Nicolas comptabilise entre sept et huit mille coups de marteau par journée de clivage.
La taille finale se fait à la main, avec un outil appelé taillant que l’on ne fabrique plus depuis des siècles. On en forge encore quelques-uns à partir de lames de ressort de camion. Le résultat : une « ardoise carrée du Pays de Brive », rectangulaire en réalité, mais carrée dans le jargon des couvreurs. La méthode de pose permet d’optimiser la surface de recouvrement rangée après rangée.
90 % de déchets, zéro gaspillage
Le taux de rejet est de 90 %. La pierre est multifracturée, impossible à mécaniser. Rien n’est pourtant perdu : gros blocs en enrochement, chutes en dallage, copeaux en paillis de jardin, poudre en amendement pour les hortensias. C’est elle qui donne aux fleurs corréziennes leur bleu profond. Les ardoises récupérées sur d’anciens toits sont retaillées et reparties pour trois siècles : la toiture d’un nouveau bâtiment du site est couverte d’ardoises qui ont déjà deux cent cinquante ans.
Concerts et vie du site
En été, le site prend une autre dimension : le Festival de la Vézère, l’un des rendez-vous musicaux les plus réputés de la région, y organise des concerts exceptionnels. Entendre la mélodie des instruments entre ces parois d’ardoise, le soir, avec l’acoustique naturelle des Pans de Travassac, est une expérience à part.
Le parcours se termine dans la partie basse, où un musée et un film en noir et blanc des années soixante montrent des hommes descendre travailler en profondeur, laissant les visiteurs d’aujourd’hui impressionnés qu’une dizaine de personnes suffisent à l’heure actuelle à faire vivre ce savoir-faire ancestral.
Infos pratiques
Pans de Travassac – 46 Av. des Ardoisières, 19270 Donzenac, France
Visites guidées d’avril à octobre, durée 1 h 30. Tarifs : de 4.80€ à 10.80€
Pour plus d’informations : lespansdetravassac.com



