Avant la construction du bâtiment actuel, inauguré le 14 juillet 1883, la « Maison de Ville » de Limoges a changé maintes fois de lieux, investissant même un temps… un couvent désaffecté. Après plusieurs chantiers abandonnés, l’actuel Hôtel de Ville de Limoges pourra finalement voir le jour grâce à un legs qui finança 2/3 des travaux !
A partir du Moyen-Age, la gestion municipale est assurée par les consuls. Limoges était alors coupée en deux : d’un côté, la Cité (autour de la Cathédrale) gérée par cinq consuls en 1203, et de l’autre, le Château (autour de l’abbaye Saint Martial) avec ses douze consuls. En 1271, la maison du consulat se situait rue des fossés (l’actuelle rue Adrien Dubouché). Puis, en 1487, les consuls achètent une grande maison et une maisonnette mitoyenne situées dans la rue Fontgrouleu (actuelle rue du Consulat).

Source : plan de Limoges par Albert Jouvin de Rochefort sur galica.bnf.fr
Dans un article paru dans La Montagne, le 4 juin 1995, sous la plume de notre confrère Paul Colmar, on apprend que « cet hôtel de ville s‘ouvrait sur une cour intérieure pavée, fermée du côté de la rue Fongrouleu par un mûr crénelé. Une porte massive garnie de gros clous à tête carrées, percée d’un guichet pour faciliter l’office du concierge y donne accès. »
Les installations étaient très sommaires : une salle obscure d’environ 15 m² faisant office de chambre du conseil et une pièce, plus vaste, où les habitants se réunissaient alors après convocation de l’assemblée générale de la commune. Ces locaux pouvaient, à l’occasion, trouver un tout autre usage, reconvertis… en arsenal.
Des comédiens à la Maison des Consuls
A partir de 1692, le premier étage de cette « Maison de Ville » sera occupé par le Tribunal des Marchands dit aussi Tribunal de la Bourse. Les juges siégeaient alors dans une grande salle avec l’obligation d’entretenir les lieux et la toiture. Mais à la fin du XVIIe siècle l’immeuble menaçait de tomber en ruines : murs endommagés, plancher de la grande salle brisé par les chevaux des officiers, pavés défoncés, sièges cassés et fenêtres sans vitres.
Entre 1710 et 1713, la reconstruction est effectuée. « L’ancienne salle des assemblées devient Chambre du Conseil avec une cheminée sur laquelle on installe le portrait du roi » peut-on lire dans l’article. Au fil des décennies, les portraits des consuls y seront accrochés. Un escalier extérieur conduit à l’étage où le Tribunal de la Bourse est installé, étage avec deux chambres. En 1758, celles-ci sont occupées par une troupe de comédiens et transformées… en théâtre ! Une occupation qui perdurera, encouragée par le célèbre intendant Turgot, ce qui donnera lieu à de nombreuses représentations par des troupes de passage.
Relogés dans un… ancien couvent
La décision de construire un nouvel Hôtel de Ville est arrêtée le 5 décembre 1786. Il sera érigé sur le cours de la Pyramide (actuel Boulevard Carnot). Mais le chantier fut interrompu en janvier 1789 par l’entrepreneur, le prix ayant augmenté à cause des fondations plus difficiles donc plus coûteuses que prévu. Un emprunt est contracté mais il servira à acheter du grain. La municipalité va céder le bâtiment à l’entrepreneur en 1791. Terminé en 1811, il deviendra une auberge, une école primaire puis une caserne avant d’être rasé en 1863 lors du remaniement de la Place Royale (actuelle Place de la République).
Le bâtiment de la rue Fontgrouleu ayant été vendu à un imprimeur, les représentants de la municipalité louèrent la Maison Daucourt (en haut de la rue du Temple) puis les locaux de l’ancienne intendance (Place du Présidial), à partir de 1791.

A partir de 1800, les représentants locaux vont alors s’installer dans un ancien couvent des chanoines réguliers de la Congrégation de France sur la Place Saint-Gérald (Place de la Mairie puis Place Léon-Betoulle et enfin Square Jacques-Chirac !). Ils décident de l’acheter pour la somme de 29 780 francs en 1803. Mais son état n’était guère plus reluisant que les locaux de la rue Fontgrouleu et les délibérations, mariages et réceptions ont lieu dans l’unique grande salle encombrée et mal agencée semble-t-il. Dans son « Almanach du Limousin », l’historien Louis Guibert aura ses mots durs : « Tout cela est d’aspect plus que modeste : vulgaire, pauvre, indigne d’une cité ayant un passé artistique et communal comme la nôtre et possédant une population de plus de 60 000 habitants. » Dont acte…

En 1838, les conseillers municipaux vont budgétiser la construction d’une nouvelle maison commune. Quant à l’emplacement, ce sera sur la Place Royale (côté Bd Carnot). Là encore, le coût des travaux va passer de 200 000 francs à 500 000 francs et, faute de budget suffisant, ils ne verront pas le jour. Sinon l’Hôtel de Ville de Limoges se trouverait aujourd’hui Place de la République !
Un legs qui tombe bien
Avec l’avènement de la IIIème République, le projet d’un nouvel Hôtel de Ville est de nouveau évoqué par une municipalité qui le souhaite monumental pour légitimer les valeurs de la République. La « maison commune » doit remplacer les prérogatives du clergé pour rédiger les actes officiels dont l’état civil. Il faudra attendre le 24 juillet 1875 pour qu’un riche rentier limougeaud, Alfred Fournier, débloque la situation en léguant toute sa fortune à la ville.

Le choix de l’emplacement va, à nouveau, se poser. L’architecte Eugène Viollet-Le-Duc opte lui aussi pour la Place Royale. Pas moins de 16 emplacements sont cités : la Place d’Orsay, la Place d’Aine, la rue Porte Tourny, la Place Saint-Gérald et le quartier Beaupeyrat. Les citoyens consultés se disent majoritairement en faveur de l’emplacement actuel. Le 14 mai 1877, le conseil municipal tranche pour la Place Saint-Gérald condamnant de fait l’ancien couvent.
Le concours national d’architecture est lancé et 27 dossiers seront déposés dont celui de Charles-Alfred Leclerc baptisé « Doctrina » avec un bâtiment de style néo-Renaissance. La décision est votée en conseil municipal présidé par le maire René Pénicaud, le 15 décembre 1877, et le devis accepté le 24 août 1878. Le chantier coûtera 1 638 740 francs, la Ville ne déboursant qu’environ 500 000 francs grâce au legs d’Alfred Fourier.
Un Hôtel de Ville très parisien
Lauréat du « Prix de Rome » en 1868 puis pensionnaire de la villa Médicis durant 3 années, Charles-Alfred Leclerc a été inspecteur des bâtiments civils, architecte du gouvernement et l’architecte en chef du château de Versailles et du Trianon de 1881 à 1887. Il a notamment participé au concours d’architecture de l’Hôtel de Ville de Paris en 1873, et ce projet l’a très certainement inspiré pour celui de Limoges avec son plan en U, ses pierres de taille, ses toitures en ardoises et son campanile.

Quelques modifications sont apportées au projet quant au choix des matériaux, le calcaire initialement. Les débats seront animés et un compromis trouvé avec un soubassement en granit de Faneix et du calcaire pour la partie supérieure. Dans leur livre « D’art et d’histoire, L’hôtel de ville de Limoges, 1875-1883 », Lisemarie Lefèvre et Stéphane Capot notent que « Il s’agit d’un modèle standard qu’on retrouve dans les arrondissements parisiens ou à Vichy. » Sa ressemblance avec l’Hôtel de Ville de Paris s’expliquerait donc.

Le temps des travaux, les services municipaux vont emménager le 18 avril 1878 dans l’Hôtel « Martin de La Bastide » rue Turgot (Faculté de Droit) acheté par la municipalité. Le chantier démarre en juillet 1879 et l’édifice sera inauguré le 14 juillet 1883 par le nouveau maire Louis Casimir Ranson. Une date ô combien symbolique pour la République.

Des médaillons vénitiens et des blasons en porcelaine
Construit sur un plan en U de 50 m de long et 43 m de large, l’Hôtel de Ville comprend un corps de logis imposant encadré par deux pavillons. Le premier niveau compte cinq grandes arcades, desservies par deux rampes utilisées autrefois par les fiacres. Le pavillon central regorge de décorum avec une entrée encadrée par deux colonnes tandis que le fronton affiche les initiales de la République Française. Enfin, Saint-Martial, saint patron de la ville, protège l‘édifice sur un blason couronné aux armes de Limoges.

Au deuxième niveau, les baies inspirées de la Renaissance et encadrées de colonnes ouvrent chacune sur un balcon. Près de l’horloge, deux femmes au style antique représentent l’émail et l’orfèvrerie réalisées par Tony Noël. Au-dessus de l’horloge, est inscrit « Lémovices » en référence aux Gaulois, le premier peuple de Limoges. Des médaillons en mosaïque signés par la maison vénitienne Facchina, sont à l’effigie de quatre limougeauds célèbres l’émailleur Léonard Limosin, le chancelier d’Aguesseau, le révolutionnaire Pierre-Victurnien Vergniaud et le maréchal Jean-Baptiste Jourdan.

Enfin, au sommet, le campanile nous contemple du haut de ses 43 m. Le bâtiment fait figure d’allégorie à l’histoire de Limoges et de la République. Dans le vestibule, douze pilastres sont ornés des blasons en porcelaine émaillée créés par la Maison Haviland qui symbolisent les armoiries des anciennes corporations de la ville et un buste de Fournier trône désormais en bonne place pour le remercier.
En 1966, les architectes Campagne et Coussy seront missionnés pour réaliser une extension à l’arrière le bâtiment pour accueillir davantage de collaborateurs. L’Hôtel de Ville est inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques depuis le 15 janvier 1975.
Sources : « Laissez nous conter l’Hôtel de Ville » (par le service ville d’art et d’histoire), « D’art et d’histoire, L’hôtel de ville de Limoges, 1875-1883 », « L’Almanach du Limousin », La Montagne.

