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samedi 15 juin 2024

Barrage de Bort : rencontre avec Armelle Faure, l’anthropologue qui fait revivre la mémoire de la vallée engloutie

Ce mercredi 29 mai à Meymac, l’ethnologue Armelle Faure et Jean-François Escapil-Inchauspe d’EDF donneront une conférence inédite : « Mémoires sauvées des eaux », l’occasion de revenir sur les témoignages de celles et ceux qui vivaient dans la vallée avant qu’elle ne soit submergée. Avant ce rendez-vous, nous avons rencontré Armelle Faure qui a travaillé sur les vallées englouties à travers le monde.

La mémoire de la vallée de la Dordogne est encore vive mais plus de 70 ans après la mise en eau du barrage de Bort-les-Orgues (et des quatre autres qui l’avaient précédé avant), les voix de ceux qui ont connu la vie d’avant disparaissent petit à petit. Alors, pour que les dernières traces d’un « monde englouti » ne tombent pas dans l’oubli, Armelle Faure, anthropologue et ethnologue internationale, a récolté des témoignages au fil d’un long projet.

Il faut dire que des vallées disparues, cette Toulousaine en avait déjà étudiées quelques unes. Elle retrace : « Entre 1982 et 1996, j’étais sur le terrain au Burkina Faso, c’était mon premier terrain, je préparais ma thèse. En 1989, on a entendu parler avec stupeur de la construction d’un immense barrage sur mon terrain. Je suis retournée faire ma thèse et je me suis ensuite faite embaucher en tant qu’ethnologue spécialiste du développement sur la construction du barrage. J’ai vu construire le chantier. » Quelques années plus tard, Armelle Faure a travaillé pour les Nations Unies (au Burkina, puis en Chine et dans 22 pays) sur la thématique du déplacement de populations.

« Pour raisons familiales, je suis revenue en France et je me suis intéressée au déplacement de populations en France. J’ai commencé par aller sur les rivières et fleuves qui avaient déplacés des gens (Tignes, Sainte-Croix, Serre-Ponçon…) et à partir de 1998, j’ai été le premier chercheur à m’intéresser à la vallée de la Haute-Dordogne », raconte-t-elle. Car ici aussi, dans la vallée entre Limousin et Auvergne, des familles entières ont dû être déplacées pour pouvoir construire le barrage de Bort-les-Orgues. Le village de Port-Dieu, par exemple, a complétement disparu à la montée des eaux en 1951.

Armelle Faure au pied du château de Val sur les bords du lac de Bort-les-Orgues © DR

« J’ai commencé à fouiller dans les archives en Corrèze et dans le Cantal, et à rencontrer des témoins … En 2011, pour les 60 ans de la construction du barrage de Bort-les-Orgues, les maires de Confolent-Port-Dieu et Monestier-Port-Dieu (deux villages construits par EDF) m’ont demandé de venir animer une conférence dans la chapelle des Manants. Il y a eu un monde fou. J’ai donc continué mon travail », poursuit l’ethnologue qui a également écrit un livre « Bort-les-Orgues, les mots sous le lac » aux éditions Privat.

Au fil du temps, avec l’aide des Archives départementales mais aussi d’EDF (via Jean-François Escapil-Inchauspe), Armelle Faure va récolter 100 témoignages oraux d’habitants de la vallée. Ce qu’il est en ressorti ? L’anthropologue développe : « Un grand réconfort pour les gens, ils vivaient avec ce poids sur les épaules d’une non-reconnaissance. Ils n’ont jamais voulu être considérés comme des victimes mais ils n’ont jamais voulu qu’on oublie la vallée. »

Armelle Faure et Michèle Gatiniol, témoin du grand changement de la vallée de Port-Dieu © DR

Ces derniers témoins de cette histoire, Armelle Faure les a donc enregistrés : « Ils m’ont raconté leur vie avant, dans cette vallée, et les cinq ans où tout a basculé. Comme ailleurs, j’ai remarqué que ce sont les premiers à être partis qui s’en sont le mieux sortis. Ceux qui étaient dans le déni se sont faits complètement avoir. Par exemple, j’ai souvenir d’agriculteurs qui avaient des vaches, ils se sont retrouvés avec plein de terres libres et des vaches quand tout le monde avait quitté la vallée. Mais quand l’eau est montée et qu’ils ont essayé de se réinstaller plus haut, toutes les terres étaient déjà occupées. Ils ont atterri à Paris. »

Mercredi soir 29 mai, à 18h30, au Pôle culturel « Clau del Pais » puis au tiers-lieu « Au Beau Milieu » à Meymac, la passionnante ethnologue vous racontera son projet, aux côtés de Jean-François Escapil-Inchauspe. « On va montrer des images de la vallée, il y aura également des témoins dans la salle ou leurs enfants. » Une soirée pour se souvenir qu’avant, sous les eaux devenues calmes de la Dordogne, on vivait et on travaillait dans une vallée paisible.

Entrée gratuite, plus d’informations sur aubeaumillieu.com

Jérémy Truant
Jérémy Truant
Correspondant Actus Limousin

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