Limoges, la « ville rouge » (1/2) : de la ville sainte aux troubles de Limoges, comment la lutte sociale a marqué la ville…

La « ville rouge »… Oui mais laquelle ? Marrakech, Albi, Bologne, ou… Limoges ? Des villes que l’on affuble de ce surnom il y’en a finalement plusieurs même si ce n’est pas pour les mêmes raisons. Le rouge de Limoges est politique, et si la majorité des locaux le réduise à la création de la « CGT » en 1895, son origine remonte au milieu du XIXème siècle, lorsque la « ville sainte » est devenue « la Rome du socialisme »…

Avant les dernières élections municipales, vous avez peut-être lu dans les médias nationaux le terme de « ville rouge » pour désigner Limoges. Pourtant, comme en 2014 et 2020, au soir du 22 mars 2026 c’est une nouvelle fois les « bleus » de la droite de l’échiquier politique qui l’ont emporté dans la « ville rouge »… Alors d’où peut bien lui venir ce surnom ? Utilisé pour qualifier les villes au passé révolutionnaire et/ou ayant une orientation politique marquée à gauche, cette appellation s’est longtemps imposée à la capitale du Limousin au vue de son histoire sociale et politique.

Manifestations, soulèvements, syndicalisme et même guerre civile, entre le début du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle, Limoges a connu de très nombreuses transformations et agitations, lui permettant de s’imposer à l’échelle française et même internationale comme un modèle des luttes syndicales et du socialisme. Pour nous plonger dans cette « aventure rouge », nous avons rencontré les historiens Philippe Grandcoing et Laurent Bourdelas.

En avril 1905, « Les troubles de Limoges » vont ancrer la capitale limousine comme LA ville rouge de son époque dans l’imaginaire national © Photothèque Paul Colmar

1848 : “La Rome du socialisme”

Surnommée « la ville sainte » au XVIIe, Limoges va connaître beaucoup de changements au XIXe siècle. Elle devient une cité industrielle, « bénéficie de l’exode rural et accueille de plus en plus d’ouvriers et d’usines, bouleversant totalement la sociologie de la ville », explique Laurent Bourdelas. Au départ dociles, ces néo-limougeauds venus des campagnes alentours vont petit à petit commencer à revendiquer des idées anti-cléricales et inspirées du socialisme naissant, dans un Limoges encore traditionaliste et structuré autour de la religion.

Dès les années 1830, la ville connaît plusieurs manifestations et heurts. Le 25 février 1848, Louis-Philippe (dernier « roi des Français ») abdique et les mouvements sociaux limougeauds vont entrer dans une tout autre dimension. A la chute du gouvernement, la colère ouvrière monte dans les rues et un « Comité administratif provisoire » composé de 5 membres (dont Théodore Bac et Denis Dussoubs) est élu sur la place publique. Dans les heures qui suivent, la foule envahit la préfecture et le Comité prend alors le pouvoir pour établir la République, maintenir l’ordre et gérér la crise économique dans l’attente d’une élection.

Elle se tiendra deux mois plus tard, mais les résultats ne seront pas ceux attendus par les ouvriers limougeauds. « L’élection d’avril 1848 annonçait le triomphe du socialisme à Limoges, ville où la population, notamment ouvrière, vote social-démocrate. Seulement, la campagne va privilégier un vote plus conservateur et les députés sont élus à l’échelle du département, et finalement peu de socialistes sont élus en Haute-Vienne », relate Philippe Grandcoing.

Théodore Bac (1809-1865) et Denis Dussoubs (1818-1851) ont été membres du « Comité administratif provisoire » qui a établi la République à Limoges le 26 février 1848 © Photothèque Paul Colmar

Le 27 avril 1848, se sentant lésés, les sociaux-démocrates limougeauds vont se réunir pour contester ces résultats. Ensemble, ils vont détruire les bulletins de vote, désarmer la garde nationale et mettre en place un pouvoir insurrectionnel. La ville sainte tombe aux mains des « rouges », et le restera pendant près de 3 semaines. Le Comité est immédiatement contesté par l’État en place et Limoges est rapidement encerclée par 3000 soldats.

L’armée attendra finalement le milieu du mois de mai pour rentrer dans la ville et destituer les contestataires sans avoir à combattre. Si Limoges ne connaîtra pas la même répression sanglante que Rouen, où les affrontements coûteront la vie à 39 personnes, les principaux agitateurs limougeauds seront jugés par les tribunaux et condamnés à des peines de prison.

Cette première période révolutionnaire locale, en plein essor du socialisme dans le monde ouvrier, vaudra à Limoges d’être surnommée “La Rome du socialisme” par Pauline Rolland, militante socialiste et féministe de la première heure.

1871 : La Commune de Limoges

Pour autant, la justice et la répression n’effraient pas les rouges limougeauds qui continuent à revendiquer du changement et des améliorations. Les révolutionnaires, notamment ceux condamnées, deviennent des héros. En 1864, la révolte monte à nouveau chez les ouvriers de la porcelaine et du textile, allant jusqu’à la grève générale, et c’est donc dans un climat de contestation qu’en 1871, comme de nombreuses villes du Limousin, Limoges va afficher son soutien à la Commune de Paris.

Le 4 avril au matin, des ouvriers vont bloquer la gare pour empêcher une garnison de soldat de se rendre à la capitale pour réprimer l’insurrection parisienne. Très vite, les événements dégénèrent, des barricades se dressent, des soldats se joignent aux émeutiers. Louis-Casimir Ranson, maire de l’époque, arrive à convaincre le préfet de ne pas ordonner l’assaut mais la situation est confuse et, à la nuit tombée, une fusillade éclate provoquant la mort du colonel Billet, à la tête du 4ème régiment de cuirassiers.

L’ancienne gare des Bénédictins (en 1870), théâtre des émeutes qui agitèrent Limoges le 4 avril 1871 © Photothèque Paul Colmar

L’ordre est vite rétabli mais, dès le lendemain, le président de la République Adolphe Thiers ordonne que les communards soient traqués et envoyés devant les tribunaux. Une trentaine d’entre eux seront emprisonnés ou envoyés au bagne de Nouvelle-Calédonie. Elie Duboys et Pierre Rebeyrolle, deux conseillers municipaux socialistes très en vue ce jour-là, ont réussi à échapper aux forces de l’ordre mais seront condamnés à mort par contumace.

Ce soulèvement de courte durée ancrera encore une fois Limoges comme un bastion de la lutte sociale, contribuant à renforcer cette image de « rouge » pour les années à venir.

1895-1905 : La montée en puissance des syndicats

Sous la Troisième République, Limoges continue d’affirmer sa couleur politique. Elle est une cité attachée aux valeurs du socialisme et du syndicalisme, nouvellement autorisé depuis 1864 par la loi Ollivier qui supprime le délit de coalition et de grève.

Du 23 au 28 septembre 1895, profitant de la centralité géographique de Limoges, plusieurs syndicats (fédérations du livre, des cheminots, des Bourses du travail…) s’y réunissent pour acter la création de la « Confédération Générale du Travail », mieux connue aujourd’hui sous l’abréviation « CGT ». Ce choix de prendre Limoges pour « berceau » fut avant tout pratique mais « cette première organisation syndicale nationale va permettre une montée en puissance du syndicalisme, du socialisme et des grèves en local et renforce encore une fois cette idée d’une ville à tendance rouge, bien aidée aussi par la venue de plusieurs figures de la gauche à Limoges comme Jean Jaurès », note Laurent Bourdelas.

Les troubles de Limoges en 1905

Et quelques années plus tard, « les événements de 1905 vont définitivement installer Limoges comme la « ville rouge » et un modèle de luttes sociales », reprend Philippe Grandcoing. Au début du XXe siècle, la France et le Limousin connaissent de nombreux conflits sociaux.

A Limoges, sur les 90 000 habitants on compte quelque 20 000 ouvriers et ouvrières (⅓ de la main d’oeuvre est féminine), qui sont confrontés à des conditions de vie et de travail très difficiles et aspirent à une vie meilleure. « Augmentation de salaire, meilleures conditions de travail, contestation du pouvoir des contremaîtres… en 1904-1905, les ouvriers limougeauds résistent avec leurs armes contre la nouvelle organisation plus stricte du travail », analyse Laurent Bourdelas.

Limoges compte alors 50 syndicats et la lutte ouvrière s’organise rapidement dans la ville. Début 1905, de nombreux ouvriers et ouvrières des manufactures de porcelaine, de feutres, de chaussures… vont entrer en grève, manifester et occuper les usines. La tension monte, la solidarité ouvrière s’organise, celle des industriels aussi. Lorsque Théodore Haviland refuse de sanctionner un contremaître accusé de harcèlement sexuel par trois peintres et décide de fermer son usine, la colère va encore monter d’un cran.

L’automobile de Théodore Haviland sera incendié par les manifestants quelques jours plus tard… © Photothèque Paul Colmar

En soutien à Haviland, un « lock-out » patronal est alors décrété dans trois-quart des usines de porcelaines et, le 13 avril, 13 000 ouvriers limougeauds se retrouvent au chômage. C’est une explosion de colère dans les rues. Les manifestants défilent, les barricades se dressent et les drapeaux rouges flottent. Le préfet retire alors les pouvoirs de police au maire Émile Labussière et confie le maintien de l’ordre à l’armée, les troubles de Limoges commencent…

Une barricade dressée par les ouvriers à proximité de l’usine de porcelaine Touze, rue François Perrin © Photothèque Paul Colmar
Une autre barricade route d’Aixe © Photothèque Paul Colmar

Ils atteindront leur paroxysme deux jours plus tard lorsque Camille Vardelle, 19 ans, sera tué près du jardin d’Orsay par un des soldats venus sécuriser les abords de la prison, alors prise d’assaut par les manifestants qui cherchaient à libérer quatre des leurs, accusés du pillage d’une armurerie deux jours plus tôt…

Croquis de l’assaut de la prison de Limoges par les manifestants, en marge duquel Camille Vardelle trouva la mort… © Photothèque Paul Colmar

« Le conflit social est violent et coche toutes les cases du spectaculaire pour occuper l’espace médiatique de l’époque : barricades, affrontements avec la police, et même un mort. Le Petit journal, le quotidien national le plus lu en France de l’époque, titre sur les événements. Une grosse partie de la presse dépêche ses reporters, le mouvement est repris à l’échelle nationale, et même internationale. Il faut aussi noter qu’à cette même période, la presse bon marché, accessible à un plus large public, se développe et offre une caisse de résonance. », détaille Philippe Grandcoing.

La couverture de « Le Petit Journal » du 30 avril 1905 titrait « Sanglantes émeutes à Limoges » © Collection Paul Colmar

De part et d’autre la mort de Camille Vardelle va choquer les consciences et mettra un terme aux affrontements. Plus de 40 000 personnes suivront son convoi mortuaire et, deux jours plus tard, des accords seront signés entre les responsables du patronat et les syndicats, sans toutefois que les ouvriers n’obtiennent gain de cause. Pourtant, dans l’imaginaire national, Limoges s’installe comme LA ville rouge de son époque, et ce même si c’est le républicain François Chénieux qui l’emportera aux élections municipales de 1906…

L’histoire ne s’arrête pas là, et le lien entre Limoges et le rouge va prendre un autre tournant au moment de la Libération. Mais ça, on vous le garde pour la deuxième partie de l’article !

Sources : 

Aux origines de Limoges « ville rouge » – par Philippe Grandcoing

Histoire de Limoges – par Laurent Bourdelas

Un épisode de la lutte de classes à Limoges. Le Coup du 27 avril 1848 et ses origines – par Victor Chazelas

Guerre civile à Limoges, la révolte de la « ville rouge » – par Pierre Ancery sur Retronews

Limoges, la ville rouge. Portrait d’une ville révolutionnaire – par John M. Merriman

4 avril 1871, la brève Commune de Limoges – sur commune1871.org

Printemps 1905 : trois semaines de lutte et d’affrontements jusqu’à la mort d’un jeune de 19 ans, quand Limoges devient la ville rouge – Pascal Coussy sur Ici Limousin

Hugo Antoni
Hugo Antoni
Journaliste Actus Limousin

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