C’est bien connu, il est des drames sur lesquels naissent parfois des engagements. Et sur les cendres, des solidarités nouvelles prennent forme. Ce fut le cas, à Saint-Angel en Haute-Corrèze, où un incendie a ravagé le bourg en 1886 et permis la création d’un corps de sapeurs-pompiers. Récit 140 ans après, jour pour jour.
« On signale encore deux violents incendies dans la Corrèze. Huit maisons du village de Rome, commune de Louzac, ont été dévorées par les flammes, sans qu’on ait eu le temps d’organiser des secours. La femme Cournil a été grièvement brûlée et on désespère de la sauver. Le village de Lavastrou, commune de Saint Martin-la-Manne a été encore plus éprouvé. Quinze corps de bâtiments, composant plus de la moitié du village ont été détruits. La plupart des sinistrés n’étaient pas assurés et sont réduits à la misère. » (dans La Nation du 13 juin 1893).
Les archives des journaux de la fin du XIXème siècle regorgent de récits de ce genre et il ne passait pas un jour sans que les flammes ne réduisent à néant une grange, des bâtiments et même parfois un hameau. Il faut dire que si aujourd’hui la Corrèze compte 36 casernes et plus de 1300 pompiers, le réseau de secours ne s’est que progressivement établi sur l’ensemble du département, en fonction des besoins ou des drames.
A Saint-Angel, petit village de 800 âmes à la croisée des chemins entre Meymac et Ussel, les pompiers réalisent plus de 150 interventions par an. Si l’utilité de cette caserne située dans une petite commune est primordiale, elle doit son existence – ou au moins sa naissance – à un événement dramatique : un incendie qui ravagea une bonne partie du village il y a tout juste 140 ans !

Le grand incendie de Saint-Angel
Avant d’en raconter sa destruction, laissons le soin à l’abbé J-B Poubrière de nous planter le décor en 1880 : « La plupart de nos lecteurs connaissent Saint-Angel. En quittant un instant le plateau monotone qui se déroule sur la route de Tulle, quand on dit adieu aux horizons d’Ussel, ils auront à coup sûr, remarqué comme nous l’ombre d’un frais vallon, les toits d’une bourgade rangée en quart de cercle aux pieds de son église, et le murs imposants de cette vieille église, dominant de son tertre de mousse et de granit le cours tranquille de la Triousonne et le miroir limpide de deux petits étangs. » ¹

Le 8 mai 1886, M Longvert, boulanger du village, a du pain sur la planche. « Il était installé depuis longtemps dans une des maisons situées dans la rue Neuve » (la rue principale), raconte le lieutenant Jean-Pierre Truant, chef du Centre d’incendie et de secours de Saint-Angel. Il est 15h30 lorsque les flammes quittent le four du boulanger pour ravager le village. En à peine plus de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, l’incendie se répand entre les toits de chaume de ces maisons accolées les unes aux autres.
Dans son édition du 13 mai 1886, Le Messager de la Corrèze racontera : « Tout le bourg est en feu. Les flammèches voltigent sur tous les toits desséchés depuis longtemps par la température. Il est impossible d’arrêter le feu qui attaque toute les maisons. Saint-Angel manque de pompes et l’on manque de seaux et de bras. […] Les pompiers de Meymac, prévenus par un express, arrivés sur les lieux du sinistre vers cinq heures du soir, se sont trouvés en présence d’une immense fournaise : tout secours était devenu inutile. Les pompiers d’Ussel sont arrivés à 7 heures du soir se joindre à leurs collègues de Meymac, mais ce nouveau secours ne changea rien à la situation ».

Daniel Dubois, habitant de Saint-Angel et passionné de généalogie, conserve précieusement les journaux de l’époque et rappelle que l’incendie a aussi fait une victime. Le facteur du 15 mai 1886 nous renseigne : « Une femme, âgée de 73 ans, a péri dans les flammes, quelques ossements carbonisés ont été trouvés sous les décombres du bâtiment qu’elle habitait. » Un décès et 83 corps de bâtiments réduits en cendres, laissant 96 ménages sans abri. Jamais pareil incendie n’avait été recensé ici. Les dégâts sont estimés à plus de 500 000 francs, et l’Argus du 23 mai précisera que seule une petite partie des maisons étaient assurées, pour un montant de l’ordre de 132 000 francs !
Quelques jours plus tard, Le Petit Clermontois, grand relayeur de faits divers, ajoute dans ses colonnes : « Depuis l’incendie de Saint-Angel, Marie Valiergue, […] était allée habiter avec une de ses nièces, la veuve Madesclair, dont la maison avait pu être préservée le jour du sinistre. Cette brave vieille qui portait assez allègrement ses 70 ans était occupée à écarter du linge sur le mur du jardin de sa nièce, lorsqu’elle glissa, on ne sait comment, et tomba la tête dans une ruelle pavée qui se trouvait à trois mètres au-dessous du jardin […] M. le docteur Calary, appelé en toute hâte n’a pu que constater le décès. Un désastre et deux morts occasionnés par des accidents en moins d’une quinzaine ! La commune de Saint-Angel en est à se demander si, comme jadis Sodome et Gomorrhe, elle n’a pas été maudite du ciel ! »
Une pompe à bras dans l’urgence et bien vite une caserne
Dévasté, le village va pourtant se relever, grâce à la solidarité. Les souscriptions affluent : Préfet de la Corrèze, conseil municipal d’Ussel… La presse indique même qu’un « concert organisé par les employés du Chemin de fer, avec le concours de la société Usselloise et de plusieurs amateurs de la ville, a été donné jeudi soir, dans la salle de la musique, au bénéfice des incendiés de Saint-Angel. »
Dans la foulée, un arrêté municipal va définitivement interdire la construction de toitures en paille ou en chaume dans le bourg de Saint-Angel : « Il est expressément défendu de construire en chaume, paille, roseaux et autres matières combustibles sur les bâtiments d’habitation ou d’exploitation situés dans le chef-lieu de la commune de Saint-Angel. »

Dans les années qui suivent, la commune va aussi acquérir du matériel de lutte contre les flammes et enfin se doter, avec l’accord de la sous-préfecture d’Ussel, de sa propre caserne. Le lieutenant Truant reprend : « Le 6 juillet 1889, la commune achète à un habitant de Tarnac sa pompe à bras pour 400 anciens francs. »

L’engagement se met en place. Quelques années plus tard, précisément le 6 février 1893 est créée « une subdivision de sapeurs-pompiers dont l’effectif est fixé à 14 hommes », peut-on lire dans l’arrêté préfectoral. Les sapeurs-pompiers de Saint-Angel voient officiellement le jour.

Plus tard, bien plus tard, dans l’entre-deux-guerres, le corps de pompiers achète sa première motopompe thermique. Les moyens techniques pour se parer du feu évoluent. Les temps changent. En 1988, la caserne actuelle située route de Meymac est inaugurée par Jacques Chirac. En 2022, elle fait l’objet d’un agrandissement. Aujourd’hui, les sapeurs-pompiers de Saint-Angel compte 23 volontaires « dont un tiers sont des femmes », tient à souligner le chef de centre. En moyenne, le centre d’incendie et de secours effectue 150 interventions chaque année. Comme un écho au brasier d’autrefois, l’engagement des pompiers de Saint-Angel continue de veiller sur le village…
Une journée portes ouvertes le 8 mai
Ce vendredi 8 mai, à l’occasion de la journée portes ouvertes du centre d’incendie et de secours de Saint-Angel, la pompe à bras acquise à l’époque est exposée, 140 ans après l’incendie. Au programme à partir de 9 h 30 : visite des locaux et des véhicules, vin d’honneur offert par la municipalité à midi, grillades, buvette, jeu-concours et démonstrations à partir de 10 heures puis à partir de 15 h 30. L’incendie de 1886 sera bien sûr aussi évoqué au fil d’une exposition.
¹ Dans « Les églises de Saint-Angel et de Meymac » par l’abbé J.-B. Poulbrière (1880)

