Ils sont une dizaine, ou deux tout au plus. Chaque fois que les petits ruisseaux calmes du Limousin deviennent torrents, ils chargent leurs kayaks et partent dévaler ces rivières parfois indomptables. Alors que la Corrèze vient de connaître l’un des mois de février les plus pluvieux de son histoire, nous avons suivi ceux qui ne craignent pas la pluie, ni les courants. Reportage en eau vive avec les « chasseurs de crues ».
Il y a des regards qui en disent long. Des yeux qui transcrivent un doute, un questionnement, une hésitation. Benjamin, Kévin, Julien… ils sont là, face à une chute de 8 mètres qui gronde fort au-dessous. Kayak sur l’épaule, la question est simple : « Ca saute ou ça saute pas ? ». Nous sommes perchés sur la rive escarpée d’une rivière emblématique du Plateau de Millevaches ; une rivière qui s’est muée en torrent tumultueux avec les pluies incessantes des dernières semaines. « À droite, ça passe pas c’est sûr. ». « T’y vas Benjamin ? » Les minutes d’observation sur le bord sont intenses. Le choix n’est pas anodin, ils le savent. L’adrénaline transpire à travers leur K-way. Pourtant, tous sont là pour le plaisir. Ce qui les lie : la passion de l’eau vive. De celle qui court toujours et qu’on ne maîtrise pas toujours.


Au départ, il y a souvent un court message envoyé sur un groupe, tard le soir, quand la nuit est tombée. « Y’a 1,20 mètres, qui est chaud demain matin ? Rendez-vous à 10 heures. » Sous ce message, les pouces s’accumulent. « Tout le monde est à l’affût en ce moment, les rivières débordent de partout, il y a de quoi s’amuser », confie l’un de ces kayakistes. Le « 1,20 mètre » dont ils parlent, c’est le niveau d’eau de la rivière mesuré à un point précis et mis à jour en temps réel sur « River’app », une application qui permet d’obtenir les données hydrométriques, le nouvel oracle des kayakistes. Parce que les niveaux d’eau, qui peuvent varier d’une heure à l’autre, modifient directement la faisabilité des parcours, leur sécurité et leur intérêt. « Il y a des rivières qui deviennent complètement lisses quand il y a trop de m³, d’autres pour lesquelles c’est l’inverse », analyse un pagayeur. Maronne, Vézère, Soudeillette, Dordogne… Des petits ruisseaux aux grandes rivières, un nouveau champ des possibles s’ouvre pour ces chasseurs de crues, une fois la pluie venue.
Des tourbières gorgées d’eau, une voiture chargée et des hommes déterminés
En ce lundi matin donc, les tourbières du Plateau de Millevaches n’arrivent plus à éponger toute l’eau tombée. Partout les fonds tourbeux regorgent. La période pluvieuse semble terminée selon Météo France. La semaine s’annonce presque printanière. Pourtant sur le « Plateau aux mille sources », un crachin digne d’une météo bretonne rappelle que l’hiver n’est pas fini. Sur une petite route qui sillonne entre coupes d’arbres et champs, une voiture chargée de cinq kayaks sur son toit s’enfonce dans les gorges. Déterminée.


C’est ici, sous les arbres encore dénudés et entre deux pentes abruptes dont on peine à voir le sommet, que va se jouer le spectacle du jour. Presque une danse colorée de bateaux en plastique. Au loin, des silhouettes toutes aussi colorées marchent vers le cours d’eau. Casques sur la tête, ils sont prêts à découvrir ou re-découvrir cette rivière uniquement navigable par grandes eaux. « Il y a trois rapides vraiment intéressants avant la chute, mais faudra faire gaffe aux arbres », prévient Benjamin.


Les arbres tombés ou partiellement immergés, c’est la hantise de ces passionnés car ils créent des obstacles fixes contre lesquels le courant plaque violemment le kayakiste, avec un risque de coincement sous l’eau. « Ensuite, on débarquera pour voir le saut », poursuit Benjamin en enfilant son gilet de sauvetage.
Benjamin Jacon, professionnel du kayak extrême
S’il y a un aventurier qui connaît mieux que personne les rivières les plus reculées de la Corrèze, c’est bien lui : Benjamin Jacon. Il suffit de parcourir sa page Instagram ou sa chaîne YouTube, pour vite découvrir que le trentenaire Uzerchois ne connaît pas seulement les cours d’eau Limousin. Mexique, Chili, Australie… Le sportif a déjà trempé la pagaie dans pas mal de rivières aux quatre coins du monde. Et il a même démontré le savoir-faire corrézien en la matière en participant aux championnats du monde de kayak extrême en Italie en 2023 et en Norvège (deux fois à la 8ème place) en 2024.


Plus récemment, le jeune homme a remporté la « Tawangchu Tides International Kayak Championship », une course internationale au nord-est de l’Inde avec l’Himalaya en toile de fond (il participait avec Paul Carrillo, autre Limousin). C’était le 15 février dernier. Moins d’une semaine plus tard, le voilà déjà de retour sur les eaux (plus fraîches) corréziennes.
Prudemment mais sûrement, les kayakistes du jour s’avancent sur la rivière tumultueuse, slaloment entre les rochers qui émergent encore hors de l’eau. Les premiers kilomètres sont savoureux à en croire les sourires sur les visages. Les rapides s’enchaînent, sans vraiment d’obstacles. « C’est du beau kayak aujourd’hui ! », lance Julien.



La chorégraphie qu’opèrent ces danseurs de l’eau est toujours quasiment la même : un ouvreur et un autre qui ferme la marche. Souvent, l’un des premiers kayakistes à passer débarque pour sécuriser le passage. « Corde de sécu » en main (corde flottante que l’on jette au kayakiste en difficulté pour le ramener vers la berge ou le sortir d’un courant dangereux), Kévin est sur le qui-vive. Ses gestes pour indiquer où il faut passer et comment il faut passer sont précis, clairs. Sa main bien droite levée au niveau de sa tête indique la direction. Une véritable langue des signes s’opère ici, là où le bruit de l’eau ne permet plus de communication verbale.



La danse continue dans les rapides jusqu’au bruit assourdissant de la fameuse chute, point d’orgue de la journée. Il y a ceux qui savent déjà qu’ils ne sauteront pas, quoi qu’il arrive. Parce qu’ils l’ont déjà vue. Ceux qui ne la connaissent pas et laissent encore planer le doute. Ceux qui la connaissent, l’ont déjà sauté même, comme Benjamin, mais « 1,20 mètres c’est trop haut, on va aller voir mais à mon avis le niveau est trop haut. La fenêtre de tir, elle est entre 1,05 mètres et 0,90 mètres ». Face à la chute, les derniers doutes s’estompent :


Passionnés mais pas inconscients, les kayakistes renoncent. Le jeu n’en vaut pas la chandelle. « On va réembarquer en dessous », annonce l’un d’entre eux. Benjamin Jacon jette un dernier coup d’œil à la cascade. L’Uzerchois en a franchi d’autres en Corrèze : celle de Murel près d’Argentat, ou encore l’une des petites en dessous des trois célèbres de la bien nommée Gimel-les-Cascades. « Mon frère Jérémie a sauté deux des trois cascades de Gimel ! », précise-t-il. L’eau (très) vive est donc une histoire de famille chez les Jacon. Sans regret, après une petite « balade » bien escarpée, le groupe reprend la navigation en aval de la chute pour les derniers kilomètres de cette rivière qui s’apprête à retrouver son calme en arrivant dans un lac un peu plus bas.



« Y’a 80 mètres cube sur la Vézère à Vigeois cette aprèm, on y va ? ». À peine débarqué, une partition se prépare déjà. Car ici, en Corrèze, dès que la rivière entre en scène, les chasseurs de crues reprennent la danse. Et quand la pluie aura définitivement cessé, aux beaux jours, Benjamin Jacon ira chercher l’eau vive ailleurs sur la planète. « Je vais participer aux championnats d’Europe de kayak extrême dans les Pyrénées en avril et j’envisage un trip en Islande en juillet, et certainement un autre au Pakistan. » Là-bas, le Corrézien rêve de poser sa pagaie sur l’Indus, fleuve mythique et l’un des plus puissants du monde. Mais, soyez en sûrs, dès que les niveaux d’eau des rivières du Plateau reviendront flirter avec les sommets, c’est en Corrèze qu’il reviendra « chasser les crues » avec les copains…


NDLR : les kayakistes que nous avons suivi pour ce reportage sont tous des pratiquants experts, professionnels des sports en eau-vive pour la plupart. Ils connaissent mieux que quiconque les risques que présentent une rivière en crue et les règles de sécurité à respecter dans ces conditions. N’essayez pas de faire ça « chez vous » !
Texte : Jérémy Truant / Photographies : Brice Milbergue

