Le saviez-vous ? Aux XIXème et XXème siècle, les brasseries artisanales étaient légion à Limoges. La pureté et la bonne qualité de ses eaux, d’origine granitique, ont permis à cette activité de prospérer. La première à ouvrir fut la brasserie Mapataud, située rue de Nexon. Fondée en 1765, elle referma ses portes en 1975 mais sa marque est restée ancrée dans l’histoire locale.
Début 2024, on recensait 53 brasseries artisanales en Limousin. Elles ont pris le relais de la cinquantaine de brasseries en activité à Limoges entre 1895 et 1970. Parmi celles-ci, c’est sans aucun doute les bières « Mapataud » qui ont marqué le plus durablement la mémoire limougeaude, en parvenant à se hisser parmi les premières au niveau national.

La brasserie Mapataud puise ses origines sous le règne du fameux intendant Turgot qui, en 1765, comprit l’intérêt économique de cette nouvelle activité qui donnerait aux céréaliers un nouveau débouché…
Avec la bénédiction de Turgot
Quand il se lança dans cette nouvelle industrie, Pierre Raby s’installa à « La Jourdanie », sur la rive gauche de la Vienne, à proximité de sources abondantes. Mais comme il devait franchir la Vienne et payer le droit d’octroi pour écouler sa production, il demandera sa suppression à l’intendant Turgot, ce qu’il fera dès 1765. D’autres brasseries vont ensuite se développer bien qu’à cette époque, la boisson principale restait le vin. D’ailleurs, un vignoble florissant s’étendait alors principalement à Isle, Aixe-sur-Vienne et Verneuil.
La consommation de bière était plutôt réservée à la bourgeoisie, son prix étant plus élevé. Ce breuvage s’est imposé un demi-siècle plus tard, comme le signale Paul Ducourtieux dans « Histoire de Limoges » paru en 1925. « Il y avait ici, depuis longtemps, sous la direction de M. Raby, une brasserie qui fournissait à tous la consommation. Aujourd’hui, il y en à sept en pleine activité : il s’y fait une quantité considérable de bière, dont la majeure partie est exportée dans les villes voisines. »
Plusieurs propriétaires lui succéderont, la brasserie sera abandonnée et reprise par Jean-Baptiste Mapataud en 1884, le début d’une saga familiale. Son fils Eugène, formé à l’Ecole Nationale d’Agriculture de Grignon, va l’aider à relancer l’affaire. Bien que le site était en mauvais état, les sources restaient abondantes. Ils vont acheter des terrains pour s’agrandir.

Avec Mapataud ça mousse à nouveau !
Propriétaire de terres agricoles, agriculteur, horticulteur, arboriculteur et exploitant de carrières, Jean-Baptiste Mapataud (1838-1914) fut maire de Jourgnac de 1888 à 1913, vice-président de la Société d’horticulture et d’arboriculture. La réclame étant une arme efficace, il eut la bonne idée de conserver la date de création de la brasserie pour vanter ses bières.
La « Brasserie de la Jourdanie » produira ses premières bières avec des équipements très modernes pour l’époque comme le relate un article de 1902 dans « Limoges Illustré » : « Ces messieurs décidaient aussitôt la reconstruction de l’usine et son aménagement adapté à tous les perfectionnements modernes, puis chargeaient M. Schroeder, ingénieur spécialiste de Genève, de faire un plan d’ensemble du nouvel établissement avec prévisions de l’extension qui pouvait réserver l’avenir. Cinq autres caves furent d’abord exécutées : ce nombre devenu vite insuffisant dut être doublé en 1895. Tout récemment encore, 4 autres furent créées […]. C’est à l’heure présente, un ensemble de 14 caves frigorifiques isolées par voies artificielles et naturelles. Elles ont été établies dans le flanc de la colline à laquelle elles sont adossées, de telle sorte que le service des étages se fait à volonté par un monte-charge et de plain-pied. »
Le processus de fabrication était également très innovant pour l’époque. « Dans le but de faciliter la manipulation, Mrs Mapataud ont très commodément établi en cascade les bacs, les réfrigérants, la cuve de dépôt et d’oxygénation, celles à fermentation. Deux machines à glace, système Raoul Pictet, actionnées par deux moteurs, alimentés par deux chaudières à vapeur […] assurent le continuel refroidissement des caves. C’est une double installation, combinée pour éviter toute interruption, en cas d’avarie ou de nettoyage d’un groupe de machines. »
La salle de brassage va encore se révéler insuffisante et, en 1899, ils sollicitent le spécialiste allemand Ziemann pour une installation complète et modernisée : salle de brassage avec trois chaudières dont une pour la cuisson vapeur, quatre étages de plus avec silos à malt, monte-sacs, élévateurs, trieur, machine à brosser et à polir le malt et bascule automatique. Les matières entrant dans la fabrication sont quantifiées afin de calculer le rendement.

Quatre bières de qualité supérieure à fermentation basse sont produites :
- la bière jeune de 5 à 6 semaines,
- la bière de garde de 3 mois de cave (procédé Windich),
- la bière brune de garde de 3 mois de cave (procédé bavarois)
- et la bière de ménage, plus légère.
Elles rencontrent toutes un franc succès ! Malgré l’extension, une malture pneumatique est créée. La production est écoulée en fûts et en canettes dans le Centre et le Sud-Ouest. Une partie est exportée en fûts. Une nouvelle organisation est mise en place et un pasteurisateur installé pour livrer les colonies qui réclamaient des canettes.
Eaux gazeuses, limonade et syphons
Localement la concurrence est forte avec les bières Nestor Mapataud à Limoges (pas de lien de parenté), Bancaud Beaudou à La Meyze, Seidenbinder fils à Saint-Léonard, Holderer à Saint Yrieix, Biojout Gady à Vayres… Distribuée sur la partie ouest du département, la bière de Montmorillon était reconnaissable à son bouchon en porcelaine. Un bouchon adopté ensuite par Mapataud car il permettait de pasteuriser la bière et donc de la conserver. Les livraisons des dépositaires se faisaient alors en voitures à cheval.

En novembre 1910, Eugène Mapataud décéde prématurément. Poussé par son grand-père, son neveu René va lui succéder en 1913 et ajouter son nom Bertrand à Mapataud. Mais il est mobilisé un an plus tard, et son père le remplace à la tête de l’usine qui continue de produire malgré des problèmes d’approvisionnement en malt. A son retour en 1918, René achète de nouvelles machines de mise en bouteille automatique, deux rinceuses et deux soutireuses rotatives, qui permettront de porter la production entre 40 000 à 50 000 bouteilles/jour.

Il poursuit les extensions entre 1926 à 1933. Dans ces années, la brasserie emploie jusqu’à 200 ouvriers et produit 80 000 hl/an de bière livrée par 60 véhicules. Pour se diversifier, elle fabrique aussi des eaux gazeuses de la marque « Sup », limonades, sodas et siphons dont trois spécialités : « Orangy », « Citrony » et « Mandary », des sodas à base de jus de fruits. La production atteint 5 000 à 6 000 bouteilles heure, et les livraisons couvrent jusqu’à 150 km autour de Limoges. Du côté des bières, la brasserie devient leader dans le Centre et l’une des plus réputées du pays. « La Vénus super conserve blonde », la « Double bock » et « La bière de table » coulent à flot.

Paternaliste, René Bertrand-Mapataud veille au bien-être de ses ouvriers, installe vestiaires, bains-douches, réfectoires et leur donne 6 jours de congés payés par an. Il va comprendre que la réclame est indispensable pour se démarquer. En 1928, est dessiné le bonhomme bedonnant buvant de la bière qui sera décliné sur de nombreux objets publicitaires tels que cendriers, éventails, verres, tables des cafés, stylos et même bonnets phrygiens.
Dernier coup de pression avec Michard
La seconde guerre mondiale va gripper le développement de la brasserie. En 1948, la société Gaz et Eaux entre au capital pour devenir actionnaire majoritaire, deux ans plus tard de la société « Bière Bermap », diminutif de Bernard Mapataud. La production était alors tombée à 22.000 hl/an. C’est Amédée Michard, un ingénieur de l’École de brasserie de Nancy, en prend la direction en 1952. C’est la fin de la marque Mapataud et le début de « Noxen Pils », un clin d’oeil à la rue de Nexon.

Amédée Michard modernise les équipements, électrifie les machines à vapeur, installe une chaîne d’embouteillage de 10 000 bouteilles/heure multipliant quasi par cinq la production en 1958 pour atteindre 150 000 hl/an. La brasserie emploie 154 ouvriers contre 33 avant son embauche. Elle reste parmi les plus performantes au niveau national distribuant sur le Sud-Ouest, le Centre, livrant sur Bordeaux, Toulouse et Tours. En 1962, l’usine est vendue aux Brasseries « Comète-Slavia ». André Michard part à la retraite en 1968, ce sera l’ultime succès commercial de celle que les limougeauds appelait encore Mapataud.
L’usine limougeaude sera reprise une dernière fois par l’Union des Brasseries qui y produira la Slavia jusqu’en 1972. Le 30 septembre 1975, la porte monumentale se referme et avec elle une grande épopée brassicole qui aura duré plus de 200 ans ! Les bâtiments seront démolis en 1984.
Sources : Archives municipales, Pierre Dupuy « Une brasserie Mapataud 1765-1975 ».

