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samedi 13 avril 2024

Au cœur de Brive, Denoix distille son savoir-faire depuis près de deux siècles !

La saison touristique va bientôt commencer et une chose est certaine : la Distillerie Denoix sera encore une fois l’une des attractions de la « cité gaillarde ». Il faut dire que peu de lieux permettent de plonger au cœur d’un patrimoine unique, transmis de génération en génération depuis le XIXe siècle. Et tout cela, en plein cœur de ville !

Un contrôleur des impôts devenu distiillateur…

En 1839, Louis Denoix, un ancien contrôleur des impôts, s’associe à un certain Pierre Lacoste et prend la direction d’une distillerie au cœur de Brive. Il est vrai qu’à cette époque, la « cité gaillarde » compte pas moins de dix établissements de ce type. La position stratégique de la ville, à la croisée des chemins entre Cognac, le Bordelais, et les vignobles de Cahors, la prédestinait à développer une activité tournée autour des vins et spiritueux.

Louis Denoix a alors l’idée géniale de créer une liqueur Suprême à base… de noix ! Quoi de plus logique avec un tel patronyme ? D’autant qu’il peut s’appuyer sur les vertus médicinales prêtées à ce type d’alcools¹. On l’a un peu oublié, mais ce sont les moines qui ont développé au Moyen Âge les premières liqueurs, véritables potions servant à soigner les malades. La noix est alors considérée comme ayant des bienfaits stomachiques et antispasmodiques. Réputation qu’elle a longtemps gardée puisqu’il arrive encore que certains visiteurs disent que leur grand-mère leur donnait de l’alcool de noix quand ils avaient mal au ventre !

Le « Suprême Denoix » qui a lancé la célèbre distillerie briviste © Juliette Jouve Soler

Élie Denoix, l’artiste qui créait des liqueurs

Après Louis, c’est son fils Élie, qui reprend les rênes. Homme à la personnalité marquante, c’est lui qui a donné une forte empreinte à l’entreprise et c’est à son époque que la distillerie s’engage dans la voie qu’elle suit encore aujourd’hui. Ce touche-à-tout développe beaucoup de recettes de liqueurs, dont « Itea », en souvenir du port grec près duquel il avait atterri aux commandes de son avion pendant la Première Guerre mondiale. Il y avait alors découvert les graines de coriandre, qu’il allait par la suite incorporer à plusieurs formules.

Pilote, artiste, et « touche-à-tout », Elie Denoix a changé l’histoire de la distillerie © Juliette Jouve Soler

Élie est aussi un artiste, et certains de ses vitraux recouvrent d’ailleurs encore aujourd’hui les fenêtres de la distillerie. Il se lie d’amitié avec le célèbre peintre Jean Lurçat, renommé pour ses tapisseries, qui dessine certaines étiquettes pour Denoix. Une liqueur, l’Aubusson, à base de plantes et d’oranges, célèbre cette amitié.

Bernard Denoix réinvente la moutarde violette

C’est ensuite Bernard, fils d’Élie, qui prend la direction de l’entreprise. Il développe alors la gamme d’apéritifs, dont le fameux « Quinquinoix ». Il travaille à promouvoir la distillerie avec des revendeurs. En cette époque de développement industriel, il prend l’audacieuse décision de maintenir les locaux en centre-ville de Brive et de préserver le savoir-faire artisanal qu’il avait reçu, au lieu de céder à l’idée de s’industrialiser.

Il a lui aussi une idée marketing géniale : commercialiser une moutarde violette. Ce type de moutarde était un mets prisé au Moyen Âge. Pourquoi violette ? Car on la fabrique à partir de moût de raisin. On raconte qu’un moutardier de Turenne serait même parti s’installer en Avignon pour la produire pour le pape Clément VI, qui en était friand. Cette moutarde douce, sans être sucrée, fut consommée pendant plusieurs siècles, avant de tomber dans l’oubli.

La moutarde violette prisée au Moyen-Âge et remise au goût du jour par Denoix © Juliette Jouve Soler

C’était sans compter sur Bernard Denoix, qui décide dans les années 80 de la commercialiser de nouveau. Il se tourne alors vers un moutardier de Limoges pour développer une recette stable, les critères de qualité ayant bien changé depuis le Moyen Âge. Un énorme succès qui dure encore aujourd’hui pour ce produit à la formule protégée, ambassadrice de Denoix, et qui s’exporte jusqu’en Australie !

Sylvie Denoix-Vieillefosse labellise l’entreprise

Après Bernard, c’est sa fille Sylvie qui reprend l’entreprise au début des années 90. Comme les générations précédentes, elle a à cœur de maintenir un savoir-faire inchangé et de rester au cœur de Brive. Sous sa houlette la distillerie Denoix obtient, en 2007, le prestigieux label « Entreprise du patrimoine vivant », qui distingue les entreprises françaises artisanales et industrielles aux savoir-faire rares et d’exception.

Moins de 200 sociétés de Nouvelle-Aquitaine ont réussi à décrocher ce précieux sésame. C’est par exemple le cas d’un autre « fleuron » corrézien : les Accordéons Maugein à Tulle. Sylvie continue à développer les apéritifs à base de noix et cible aussi vers les restaurateurs, afin que les produits Denoix soient utilisés dans des recettes.

La cinquième génération se tourne vers l’avenir

Depuis deux ans, c’est Marie Bastier qui représente la cinquième génération à la tête de l’entreprise. Un retour en Corrèze pour cette jeune femme, qui a choisi avec son mari de quitter la région parisienne pour reprendre les rênes de Denoix. Il faut dire que la distillerie, Marie baigne dedans depuis qu’elle est petite. Elle se souvient qu’en sortant de l’école, elle y passait pour voir son grand-père à l’œuvre.

« Tombée dedans quand elle était petite », Marie Bastier a repris le flambeau © Juliette Jouve Soler

L’instant le plus magique aux yeux d’un enfant : celui de la distillation. Un moment hors du temps, suspendu au rythme de l’alambic du XIXe siècle. Il faut respecter la durée de chauffe du foyer à charbon. Impossible de ne pas éprouver le sentiment d’être dans une bulle, bercé par les glouglous, odeurs et vapeurs. L’ambiance est presque recueillie, et n’est perturbée par aucun bruit de machine. « Si mon arrière-grand-père revenait aujourd’hui, il verrait que son alambic fonctionne encore, et que nous utilisons toujours ses cahiers pour suivre les recettes » s’amuse Marie.

C’est dans les vieux pots… chez Denoix on s’est transmis un savoir-faire et de bons outils ! © Juliette Jouve Soler

Une entreprise 100% corrézienne

L’entreprise Denoix est très ancrée dans son terroir et travaille beaucoup avec des produits locaux : les ingrédients « frais » proviennent des exploitations agricoles locales. C’est chaque année en juillet que les noix vertes, gorgées de jus, sont broyées et pressées à l’arrière de la distillerie. Les fruits frais, comme les framboises, pommes ou coings, proviennent également de producteurs proches. Il en est de même pour les emballages : cartons et étiquettes des bouteilles sont fabriqués et imprimés à moins de 30 km de Brive.

Tenante d’un savoir-faire ancestral, Marie Bastier est vigilante sur les réseaux de distribution des produits, vendus en exclusivité dans des épiceries fines. Les produits peuvent aussi être trouvés sur certains sites touristiques et supermarchés, mais uniquement en local. Vendre le Suprême Denoix au Mont-Saint-Michel ou aux Baux de Provence n’aurait pas de sens ! Les produits peuvent néanmoins être achetés en ligne, sur le site de l’entreprise.

Les spiritueux aujourd’hui

Les habitudes de consommation évoluent et, même si les recettes sont inchangées, le taux de sucre a diminué pour mieux coller aux goûts d’aujourd’hui. Les liqueurs sont également prisées par les bars à cocktail, et il n’est pas rare de voir des « mixologues » réputés, comme Margot Combat, « artiste du cocktail » et instagrameuse aux 25 000 followers, promouvoir les alcools Denoix dans leurs préparations. Il arrive aussi que des enterrements de vie de jeune fille/homme soient fêtés à la distillerie !

Il n’y a que deux ans que Marie et son mari ont repris l’entreprise, et le couple est encore en phase d’observation, avant de décider comment imprimer sa marque, comme cela a été le cas à chaque changement de génération. Marie Bastier a à cœur de préserver cette expertise ancestrale authentique, tout en tournant l’entreprise vers le futur. Cela signifie aussi former une nouvelle génération de salariés, auxquels les plus anciens transmettent ce savoir-faire unique. Pour que l’alambic de Louis Denoix continue à gouglouter encore longtemps !

Distillerie Denoix, 9 boulevard Maréchal Lyautey 19100 Brive
denoix.com

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.

Juliette Jouve Soler
Juliette Jouve Soler
Correspondante Actus Limousin

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