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samedi 24 février 2024

« Best of 2023 » – Maudite soit la guerre, il y a 100 ans, le village de Gentioux érigeait un monument aux morts pacifiste

En parcourant les archives, les élus municipaux de Gentioux-Pigerolles en Creuse ont découvert que le célèbre monument aux morts de la commune avait été inauguré il y a tout juste 100 ans, en 1923. Depuis, il est devenu le symbole pacifiste de toute la région et, pour commémorer son centenaire, la commune a programmé une série d’événements tout au long de cette année.

NDLR : Cet article a été initialement publié le 25 mai 2023 et vous est proposé en cette fin d’année dans le cadre de notre «best of 2023»

Sur la petite place calme du village de Gentioux-Pigerolles – 440 âmes mais la superficie de Paris intramuros – en ce printemps 2023, le soleil darde ses rayons sur le bitume. Au centre, au croisement des routes de Faux-la-Montagne et de La Courtine, un enfant brandit le poing serré depuis cent ans. Ici, contrairement à nombre d’autres communes où il a été déplacé, le monument aux morts trône toujours au centre de la place. Et la statue de bronze qui représente un orphelin est toujours là, à maudire la guerre un siècle plus tard.

Benjamin Simons et Clara Guiomar devant le monument de Gentioux © Jérémy Truant

Benjamin Simons s’approche de l’édifice. Maire du village de Gentioux-Pigerolles et guide-conférencier, ce Creusois est de ceux qui connaissent mieux que personne l’histoire de cette Creuse pacifiste. Comme s’il avait été là, à l’entre-deux-guerres, il nous raconte. « C’est Jules Coutaud qui était maire de Gentioux (Gentioux n’était encore pas associé à Pigerolles) . Il a été maire de 1920 à 1965 ! Lui-même ancien combattant, Jules Coutaud avait été gazé dans les tranchées pendant la Première Guerre mondiale », commence l’édile de 2023 qui a plongé dans les archives.

De tendance Jauressienne, Jules Coutaud crée avec quelques conseillers un comité pour ériger un monument aux morts, comme partout dans l’hexagone à cette période. En janvier 1922, le comité propose trois maquettes. « C’est celle du sculpteur Jean Duburgt qui est retenue », poursuit Benjamin Simons. En 1923, le monument aux morts, un obélisque tronqué et ses trois marches, est érigé. Sur le fronton, 63 noms sont inscrits, précédés de la mention « Nos chers enfants ». Le maire de Gentioux-Pigerolles reprend, en parcourant les noms avec son index : « Ils sont ici répartis par lieux-dits. Ces noms sont arrêtés en février 1923. » Au pied, un enfant de bronze serre le poing. « C’est un orphelin du bourg âgé de huit ans qui a servi de modèle », poursuit le guide-conférencier. L’enfant en question pointe une phrase au centre de toutes les attentions : « Maudite soit la guerre ».

« Maudite soit la guerre » © Jérémy Truant

En inscrivant cette phrase, Gentioux se démarque. Le monument aux morts ne sera jamais inauguré par la préfecture. Son financement non plus n’aura pas l’aide de l’Etat. « Il a été financé à deux tiers par la commune, un tiers par les habitants », ajoute le maire qui a retrouvé des mots écrits par Jules Coutaud dans les années 1970 : « Cela n’a jamais posé de débat dans la population, quelques soient les opinions politiques. »

« Il y a une contradiction politique autour de ce monument qui est surprenante »

Jean-Yves le Noaour, historien français spécialiste de la Première Guerre mondiale et du XXᵉ siècle, reconnaît le caractère atypique du monument creusois, mais aussi son paradoxe : « Que la guerre soit maudite, tout le monde est d’accord avec ça à l’époque. C’est pourtant vu comme une phrase révolutionnaire alors qu’en réalité, c’est ce qu’ont éprouvé tous les soldats. Mais le formuler ainsi était vu comme une attaque contre l’armée. Il y a une contradiction politique autour de ce monument qui est surprenante. »

Une contradiction surprenante qui va faire, au fil des années, la renommée du monument aux morts de Gentioux-Pigerolles. « Il devient le lieu de ralliement des mouvements pacifistes. Les 11 novembre, des associations comme Le mouvement de la paix ou la Libre pensée commémorent l’armistice ici », analyse le maire. Et Jean-Yves le Naour d’ajouter : « Pour le 90ème anniversaire de l’armistice en 2008, il y a eu une grande manifestation à Gentioux avec Marc Blondel (syndicaliste français). »

Selon l’historien, d’autres monuments pacifistes ou antimilitaristes ont été érigés à cette période : « À Equeurdreville par exemple (dans la Manche), ou encore à Dardilly (dans le Rhône), mais ils sont assez méconnus. Celui de Gentioux est le plus connu. » Alors, pourquoi ? Jean-Yves le Naour poursuit « Peut-être parce que c’est le premier et qu’il a une histoire particulière. Et puis il y a l’esprit du Plateau de Millevaches aussi sans doute. »

La maquette de Jean Duburgt, ébéniste de métier, est toujours à la mairie © Jérémy Truant

C’est vrai que sur le Plateau de Millevaches, et notamment en Creuse, les lieux de mémoire pacifistes sont nombreux. On trouve par exemple, sur le monument aux morts de La Forêt-du-Temple, le nom d’une femme y est suivie des mots « morte de chagrin ». D’autres communes ont fait le choix de transgresser la consigne officielle en inscrivant « Victimes de la guerre » plutôt que « mort pour la France ». Plus rare encore, à La Villedieu et à Faux-la-Montagne, deux plaques commémorent le refus de rappelés de partir faire la guerre en Algérie et le soutien de la population.

Mais Gentioux-Pigerolles et son orphelin restent bien le plus grand symbole d’un pacifisme fort. À l’heure où les canons, les chars et l’horreur de la guerre font leur triste retour en Europe, la commune de Gentioux-Pigerolles entend « inviter tout un chacun à prendre le temps de la réflexion » en présentant un riche programme d’événements (voir ci-dessous) pour célébrer les cent ans de cet édifice à la résonnance forte. « Tant que la guerre fera partie de l’horizon des hommes, ce monument représentera tout un symbole », termine Jean-Yves le Naour.

Centenaire du monument aux morts pacifiste de Gentioux-Pigerolles :

L’adjointe au maire de Gentioux-Pigerolles Clara Guiomar s’est chargée d’organiser un riche programme d’événements autour du centenaire du monuments aux morts. « On s’est dit que c’était l’occasion de se poser, de parler de l’engagement pacifiste, de s’interroger sur les conflits, sur le retour de la guerre en Europe et sur toutes les formes de violence que connaît la société », explique-t-elle.

Outre le grand week-end prévu les 3, 4, 5 et 11 novembre prochains, d’autres animations vont ponctuer l’année. À commencer par une soirée Ukrainienne le 9 juin, une exposition sur la propagande pendant la Première guerre mondiale en juin, une balade contée en août avec le Sénégalais Thierno Diallo qui racontera l’aventure d’un pêcheur sénégalais jusqu’aux tranchée de 1914-1918. Une série d’expositions est aussi au menu : « Le Cheminement des dames » (sur le rôle des femmes dans la Première Guerre mondiale) en août, une autre sur les Monuments aux morts de Creuse en septembre ou encore « 1914-1918 : ces petites entreprises qui ne connaissent pas la crise…. » en septembre également.

En parallèle enfin, la municipalité organise un concours d’écriture comme l’explique l’adjointe au maire : « L’idée c’est d’écrire une lette à l’orphelin du monument aux morts, c’est complétement ouvert et fictif, ça peut même être fantastique. » Le président du jury ne sera tout autre que Didier Daeninckx, écrivain français auteur notamment du livre jeunesse « Maudite soit la guerre ». Tout un symbole.

Le programme et toutes les informations à retrouver sur : gentioux-pigerolles.fr

Jérémy Truant
Jérémy Truant
Correspondant Actus Limousin

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